Ce bon vieux me gagnait tout à fait. Pour n'avoir pas l'air ému, je lui adressai une question banale:
—Comment vous appelez-vous?
—Loriot, Henri-Théodore-Auguste…
Et, selon l'habitude des pauvres, il porta aussitôt la main à la poche intérieure de sa veste, afin d'«exhiber ses papiers». Je protestai: je ne demandais son nom que pour savoir comment l'appeler tant qu'il serait mon voisin. Mais il n'était pas homme à interrompre un geste commencé; je dus lire.
—Tiens! vous êtes médaillé militaire?
Il secoua la tête:
—Oh! oh!… Solferino, ça ne me rajeunit pas!
Pour me raconter son histoire, il donna le coup d'épaule à la porte mobile, car il n'était pas à l'aise pour me parler à travers la claire-voie, et il s'avança dans la rue encore obscure, jusque sous le quinquet allumé qui signalait le chantier. Il avait une figure assez fine, des cheveux blancs et drus, coupés ras, un œil intelligent, avec je ne sais quoi de jeune ou de timide qui me déconcertait un peu. Deux choses me gênaient en lui, qui n'en faisaient peut-être qu'une: ce regard, si vif pourtant, et qui, je ne sais pourquoi, me donnait l'idée de quelque étoile à l'éclat brouillé par un tumulte atmosphérique, et l'obstination à me parler la tête découverte, avec une déférence exagérée. J'avais remarqué aussi qu'il cirait les chaussures du maître compagnon et se montrait serviable aux maçons même. Le moindre goujat le traitait de haut. Cependant tout, en lui, marquait qu'il n'avait pas passé sa vie dans une situation inférieure.
En effet, il m'apprit qu'il avait eu de beaux jours; il avait été entrepreneur, concessionnaire de la Ville. «C'était un temps, disait-il, où l'on ne brassait pas les affaires aussi en grand qu'aujourd'hui, mais où il y avait plus d'honneur dans les traités…» Un moment était venu où plus de «malice» était nécessaire; il confessait son défaut: il manquait de méfiance; il ne se tenait pas sur le «qui vive!» On avait dû l'étriller ferme. Il disait tout à coup: «mes malheurs», sans les spécifier davantage. «C'était un temps, disait-il encore, où l'on ne se relevait pas aussi effrontément qu'aujourd'hui…»
Son besoin de se confier était évident, mais il avait une peur de chien battu qu'on abusât de sa confiance. Bien des soirs, il me parla de «ses malheurs» avant de me confesser qu'il avait fait faillite. Et la sueur lui perlait au front, au moment où il prononça ce mot, et il regardait autour de nous comme un animal aux abois, comme s'il eût craint que Baladin lui-même n'allât aboyer le déshonneur de son maître.