—Il est discret! L'occasion où je m'en suis aperçue, ça été pour sa décoration: il n'en avait soufflé mot à âme qui vive, monsieur, non, pas même à son père!… Ça devait pourtant lui faire tic tac, hein? Quand on pense que monsieur Foureau, le principal du collège, qui pétitionne depuis dix-huit ans pour l'avoir, lui, le ruban violet, ne le tient pas encore!… Faut-il donc qu'il en ait fait, dans ce Paris, le cher mignon! On dit qu'il est savant. Combien que ça lui rapporte, jusqu'au jour d'aujourd'hui, par exemple, ça n'est pas à moi de vous l'apprendre; mais il faut tenir compte de l'honneur. A présent, pour le reste, une fois marié à mademoiselle Potu!…

—«Une fois marié à mademoiselle Potu!» Voyons, voyons! raisonnons un peu, madame Pacaud. En accordant la main de sa fille à Prosper, le père de mademoiselle Potu a peut-être pu faire fonds sur la fortune présumée de monsieur Quinqueton, le juge de paix, que tout le monde à Vendôme connaît comme possédant des propriétés dans le Saumurois…

—J'entends bien, mais monsieur Potu, voyez-vous, ça n'est pas ça qui lui fera ni chaud ni froid: il est riche comme Crésus.

—Cela n'est pas une raison!

—Et les jeunes gens, monsieur, que c'est comme deux tourtereaux! Vous ne voudriez pas les séparer? Non, rien que d'y penser, je sens mon cœur qui se fend.

—Soyons logique, madame Pacaud. Vous me disiez précisément, il n'y a qu'un instant, que la nouvelle de l'infortune de monsieur Quinqueton serait sans influence sur la décision du papa Potu. J'en reviens à mes moutons: le parti le plus sage, et j'ajouterai le seul digne, à l'heure présente, est d'avertir Prosper.

—Vous voulez tuer son père; c'est votre idée bien arrêtée! Monsieur Quinqueton n'a pas voulu dire à son fils qu'il était obligé de s'endetter pour la chose de ces maudits cépages américains. Demandez-lui pourquoi il ne l'a pas dit à son fils! A son fils? Mais c'était pour lui payer sa pension à Paris qu'il empruntait de l'argent sur ses terres! Il aurait mieux aimé engager les balances de la justice—c'est sa manière de parler que je vous rapporte—plutôt que d'enrayer l'avancement de son fils.

—L'avancement de son fils?…

—Vous n'êtes pas sans savoir que monsieur Prosper a à Paris une haute situation. C'est un garçon qui ne pouvait pas faire autrement que d'être distingué par ses chefs. Monsieur a été à Paris pendant l'Exposition; son fils l'a reçu chez lui comme on ne reçoit pas un évêque! C'est les propres paroles de monsieur. Voilà des choses qu'on n'oublie pas. Donc, monsieur Prosper, ces derniers temps, était en passe d'obtenir quelque chose comme un gros avancement… Ah! dame! dans une corbeille de mariage, c'est encore d'un plus joli coup d'œil qu'une truelle à poisson!… Mais voilà!… Écoutez-moi bien, monsieur Francis, vous qui êtes de Paris, vous me comprendrez certainement: qui ne donne rien n'a rien, comme dit l'autre. Il paraît donc que, moyennant une dizaine de mille francs, monsieur Prosper passait haut la main par-dessus les épaules aux camarades. Ah! aujourd'hui, à ce qu'on dit, c'est l'assaut: l'honneur et la victoire à celui qui arrive le premier. Dix mille francs! c'est que ça ne traîne pas dans les bas de laine, un lingot de ce calibre-là. Enfin, monsieur a dit comme ça: «Prosper a été honnête et loyal avec moi: il m'a averti le jour où il s'est trouvé en état de gagner sa vie, et, depuis ce temps-là, il ne m'a plus guère demandé qu'une centaine de francs par-ci par-là; aujourd'hui il s'agit de lui donner un coup de main: c'est pour son établissement définitif; il me rendra le bienfait au centuple, et déjà il me promet six pour cent de mon argent.»—«Qui sait, que je lui ai fait observer, si monsieur Prosper ne va pas nous sortir de là avec la Légion d'honneur? Ha! ha! est-ce qu'il a fait tambouriner à l'avance pour son ruban violet? Non. Eh bien!…»—«Vous avez raison, ma fille, m'a dit monsieur, et Prosper aura ses dix mille francs.»

Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si j'avais su où c'était que ce pauvre monsieur les prenait!…—Dieu de Dieu! est-il bien possible qu'un homme vivant soit fermé comme la tombe! Il les prenait, ces dix mille francs, sur l'argent qu'il avait de côté pour payer les intérêts à ses prêteurs! et savez-vous ce que c'était, ces dix mille francs? c'était le fond de son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en était-il arrivé là? et pourquoi n'avait-il pas vendu ses biens? Je vas vous le dire: c'était de peur que ça ne fasse jaser à Vendôme avant que monsieur Prosper soit tout à fait établi!