A
FERNAND VANDÉREM

LA
MARCHANDE DE PETITS PAINS
POUR LES CANARDS

Un abbé saute précipitamment dans une des barques amarrées au petit embarcadère du Lac, et le voilà qui se met à manier les avirons avec une remarquable gaucherie, et qui perd son chapeau, et qui heurte un canot ramenant plusieurs promeneurs; enfin, il pointe vers l'île en ramant à tour de bras. La scène a des allures de sauvetage. Plusieurs personnes semblent s'inquiéter. J'avise une marchande de petits pains qui se trouve là:

—Qu'est-ce qu'il y a donc?

—Oh! dit-elle… c'est monsieur l'abbé qui se fait du mauvais sang, rapport aux enfants qui sont allés dans l'île, à la buvette. D'ordinaire, ils m'achètent chacun deux gaufrettes, une madeleine, avec un verre de coco; mais les enfants, au jour d'aujourd'hui, y a plus moyen de les tenir, il faut qu'ils aillent au plus loin… Celui qu'est encore jeune, il peut courir après… Mais quand une fois l'âge est venu…

Je crois qu'elle s'apitoie sur le sort de l'abbé; mais c'est d'elle-même qu'elle m'entretient déjà. En quatre mots, je sais son histoire. Elle me dit:

—Je ne peux plus tenir sur les jambes; à soixante-cinq ans, si c'est pas malheureux! ma mère qu'en a quatre-vingt-sept, à l'heure qu'il est, et qui va et qui vient, droite comme les fûts de sapins!… Autrefois, je courais après le client: faut le lanciner; il a besoin de ça; autrement il ne s'arrête pas pour demander… Et en plus de ça, point d'estomac dans notre famille: c'est peut-être d'avoir été nourris au pain trempé dans de l'eau; huit enfants, monsieur, d'un père qui gagnait ses douze sous à la journée… Comment ça se fait-il que nous soyons encore huit de vivants?… Nous autres, nous sommes de l'Eure; monsieur connaît peut-être bien, tout près le château à monsieur le comte Baudru qu'est député à présent… même que monsieur Baudru a fait placer un de mes frères dans un grand restaurant comme plongeur… Ah! dame, c'est bien la moindre des choses: on vote pour lui… On s'en est donné du mal, la dernière fois, pour sa candidature contre monsieur Plateau, qu'ils l'appellent, un pur parisien, celui-là… Ah! malheur! ont-ils bu! ont-ils salivé!… Lequel des deux qu'était le meilleur? Baudru? Plateau? Après ça, voilà ce qu'il ne faut pas nous demander à nous autres, le pauvre monde… On vote pour celui-là qu'on croit qui réussira, pas vrai?… Des petits pains tout chauds, madame, mesdemoiselles! voulez-vous du pain pour les cygnes, les canards?… Faites excuse, monsieur, faut que je me déplace, voilà le garde qui s'approche à grands pas…

Elle trottine derrière une institutrice qui pousse devant elle trois fillettes; mais elle les perd, et revient vers l'entrée du sentier conduisant à l'embarcadère. Un homme y est déjà, avec un panier tout pareil au sien, garni de patisseries couleur de miel. Elle fronce les sourcils et passe devant lui en extirpant de ses mauvaises jambes tout le rendement possible. Je la rattrape:

—Hein? Il y a de la concurrence?…

—Ne m'en parlez pas, monsieur! Si ce n'est pas une calamité de voir là un homme valide venir faire le commerce où l'on a déjà tant de peine à tirer une malheureuse pièce de quarante sous, trois francs, les jours de beau temps encore—et ça n'est pas tous les jours!—C'est les protections, voyez-vous, monsieur; mais patience!… qui vivra verra… Le plus fort tuera le plus faible… Monsieur le comte Baudru est bien puissant… Oh! si seulement on était moins craintif!… Mais j'aperçois le brigadier, cette fois: il faut que je circule, bon gré mal gré, c'est le règlement… Mes pauvres jambes!… et quand on pense que ces messieurs, à l'hôpital, m'ont dit: «Dame, ma bonne femme, arrangez-vous pour rester assise, ou c'est la mort…» C'est des varices internes, je demande bien pardon du mot à monsieur, qui m'ont tenue couchée tout l'hiver… Y a pas huit jours encore, est-ce que je n'ai pas cru mon dernier quart d'heure venu?