—Mais, ne pouvez-vous obtenir la permission de vendre assise?

—C'est ça qu'il me faudrait, monsieur voit juste… Pardi, il m'arrive bien quelquefois de m'accroupir de lassitude, sur la bordure en fer, en guise de siège; songez donc, monsieur: depuis midi jusqu'à huit heures du soir à faire le pas gymnastique, mon panier d'un bras, ma cruche à coco de l'autre… Être assise, oui… J'ai bien un papier signé du médecin-chef… En le présentant au brigadier… Le brigadier n'est pas un mauvais homme; il «me cause bien», en passant, sans dureté… Je l'ai là, sur moi, mon papier…

—Eh bien! présentez-le: le brigadier vous fera asseoir!

—C'est bien ce que je me dis: faudra sans doute en venir là si je dois mourir de rester debout… Pardi, la vie, c'est pas qu'on y tienne… D'autres fois je me dis: voilà ma mère qui a quatre-vingt-sept ans; si je dois vivre aussi longtemps qu'elle, c'est-il pas de la lâcheté de s'asseoir à l'âge que j'ai?…

Le concurrent mâle a déjà dû «circuler» avec toute sa marchandise; ma bonne femme, qui ne cessait de guigner sa place, s'y reporte avec rapidité. Je mange une gaufrette pour me donner un prétexte à continuer la causerie qui m'intéresse: évidemment la marchande a une raison de ne pas demander la faveur d'être assise. Elle me dit:

—Ah! si le brigadier me permettait de m'asseoir là! C'est la bonne place…

—Fichtre!… vous allez bien! Mais vous garderiez, vous, assise, la meilleure place, tandis que les autres marchandes, même aux mauvais endroits, on les pourchasse!…

L'idée d'une inégalité ne la choque aucunement. Elle me dit:

—Si mon frère, le cadet, en finissait seulement d'obtenir de monsieur Baudru ce qu'il a en vue, je pourrais peut-être moi aussi me faire recommander de monsieur Baudru… Il a le bras long, à ce qu'ils disent.

—Ah! ah! monsieur Baudru vous obtiendrait d'être assise, et à la meilleure place!