—Si j'étais seulement recommandée au brigadier avant que je fasse ma demande, il y a tout à espérer… Pourquoi pas? Monsieur Baudru, tous mes frères ont voté pour lui comme un seul homme! C'est le tour du cadet à demander, à cette heure; mais il est craintif… Il a pourtant fait écrire, depuis six mois, une fois, deux fois, trois fois. On est sans réponse… Ah! ça n'est pas qu'on soit dans l'inquiétude: monsieur Baudru est un honnête homme; il nous doit ça. Il ne lésinera pas: on l'a nommé.
—Que désire donc votre frère cadet?
—Être placé dans le Bois, pardi, monsieur! Pourquoi donc pas lui aussi bien qu'un autre?
—Et qu'est-ce qu'il fait pour le moment?
—Il attend… Pardi, il aurait bien trouvé du travail au pays; mais, établi là-bas, ça n'est pas un bon moyen pour obtenir ici… Voilà de ça bientôt un an, depuis l'élection de monsieur Baudru, tout juste, que le malheureux garçon est sans place. Où est-ce qu'il était auparavant? Il était au chemin de fer, monsieur; la compagnie l'a mis à pied sous prétexte qu'il s'était trop occupé de politique… Jugez ça, monsieur: faut-il élire un député? faut-il point? et si c'est pas les bons qui s'en occupent, faut-il donc laisser la place aux ennemis du pays?…
—«Aux ennemis du pays!…» vous arrangez bien ce pauvre Plateau: je le connais, savez-vous; c'est un ancien camarade à moi…
—C'est-il vrai Dieu possible, monsieur, que vous connaîtriez monsieur Plateau! On a dit de lui tant de mal!
—Il a quatre petits enfants qui viennent par ici tous les jours; ils sont peut-être de vos clients; lui-même, souvent les accompagne; il a dû vous parler en passant; il n'est pas fier.
Elle tombe assise sur les arceaux de fer de la bordure, relève ses lunettes sur son front; abandonne à terre son panier, sa cruche à coco. Si monsieur Plateau avait été élu, elle aurait pu lui parler tous les jours!… parler à son député!… Sa cervelle chavire.
—Voyez ce que c'est que le pauvre monde, dit-elle: où voulez-vous qu'il aille se renseigner sur celui qui est le bon, sur celui qui est le mauvais?