Parmi ces «coques» abandonnées par la mer, beaucoup vivaient encore et semblaient marcher sur la langue: elles entr'ouvraient leur valve, comme une huître qui bâille, et la chair pâle, issue de l'anfractuosité, en rampant sur le sol, valait à l'animal un déplacement presque illusoire. Dans ces allées et venues malhabiles, les coquilles se touchaient; et le «toc-toc» infinitésimal, par milliards de fois répété sur ce rivage sans fin et sous la nuit tombante, c'est cela qui composait le charme que nous nommons silence. Le silence, il était fait des efforts tumultueux et désespérés de petits êtres expulsés de la mer maternelle par la mer elle-même, jetés là sur un sable inhospitalier, qui se sèche et où ils expirent!…
Accroupie pour observer le curieux mouvement des coquillages, la jeune femme éprouva tout à coup la surprise d'un spectacle féerique.
—Venez voir, s'écria-t-elle, venez voir! Voici les fêtes de la paix célébrées par les mollusques eux-mêmes!
Des jets d'eau, d'innombrables jets d'eau minuscules jaillissaient des valves entr'ouvertes; de chaque «coque» encore vivante un jet d'eau s'élevait, d'un doigt, d'un pied de haut, mais si fluet que la chute en demeurait insonore; un long fuseau orangé fixé au couchant illuminait et colorait cette fête aquatique singulière où la jeune femme, spectatrice extasiée, voulait voir de «grandes eaux» à la manière de Versailles, destinées à célébrer chez le petit monde des coquillages le retour de la paix du soir,—et qui n'étaient que la façon, pour ces animaux, d'exhaler leur dernier soupir, c'est-à-dire la dernière goutte d'eau pompée au dernier pouce de sable humide.
—Venez voir, venez voir les fêtes de la paix!
—Voyez plutôt, dit l'ami, le drôle de peuple qui court en gambadant à vos fêtes de la paix!
Du pied des dunes de sable sec, trottinant, sautillant, bondissant, pirouettant, dansant, dégringolait pêle-mêle la horde redoutable de ces crustacés des plages, qui rappellent, par la forme, de toutes petites crevettes, et que l'on nomme vulgairement «puces de mer» sur les côtes de la Manche. Nombreux comme les grains du sable, ils se répandent le soir, à marée basse, en foule désordonnée, cahotique, affamée et barbare, donnant de près l'impression du crépitement de la grêle. Ils sont gras, dodus, alertes, revêtus d'une armure légère et pourvus d'une agilité et d'une voracité prodigieuses. Ils absorbent tout ce qui est mangeable et d'autres choses aussi; ils mangent ce qui est mort et ce qui est vivant: les étoiles de mer raidies, les méduses gélatineuses, les algues marines, les crabes blessés, les semelles de bottes, les chats, les chiens crevés et les vieux chapeaux que le flot a vomis.
La jeune femme et son compagnon en furent bientôt environnés; les puces de mer bondissaient jusqu'à leurs genoux, et par leur nombre, leur grouillement et l'impétuosité de leurs sauts, embarrassaient la marche des promeneurs comme un champ de seigle ou de blé. Et elles s'abattaient sur les coquillages, tombant à l'improviste entre deux valves entr'ouvertes, ou rongeant avec une fureur gloutonne le ligament qui clôt la demeure du mollusque.
—Oh! fit la jeune femme, mes pauvres «coques»! et leurs fontaines lumineuses! et leur belle fête nocturne!… Ces bandits-là ne vont faire d'elles qu'une bouchée!…
—Le repas est commencé, répondit le jeune homme; voyez: les petits jets d'eau s'affaissent un à un; la tourbe cruelle s'est ruée au festin. Elle dévore. Écoutez cet autre murmure qui rend plus délicieux le silence et le calme du soir. C'est le mouvement des mandibules! C'est le carnage universel!