—Prends l'habitude, dit monsieur Bullion, de dire «le comte et la comtesse Peaussier», principalement devant les domestiques, qui ne doivent pas manquer de leur fournir leur titre.

—J'aurai de la peine à m'y accoutumer; j'ai toujours dit «les Peaussier»; toi-même as toujours dit «Peaussier» en parlant de ton ancien camarade…

—Donnons du comte aux Peaussier! La République fait bien la gentille avec les monarchies! Donnons du comte aux Peaussier, d'autant plus que je réserve à leur vanité un plat de ma façon, et que, entre parenthèses, je te prie d'ajouter à ton menu!…

—Une bouillabaisse, je suis sûre?…

—Non! Je fais déjeuner le comte et la comtesse Peaussier côte à côte avec le fils d'un de mes ouvriers, d'un simple ouvrier: il se nomme Grenouilleau.

—Quelle singulière idée!

—C'est mon idée. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je pouvais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance, utile au polo, au tennis ou au bridge: j'invite Grenouilleau. Je pouvais, comme les Peaussier, m'orner le front d'une couronne de papier pour pénétrer dans une classe de la société qui n'est pas la mienne et qui se fût moquée de moi; je tends, moi, loyalement, la main à une classe dite inférieure…

—Et qui se moquera de toi comme si elle était supérieure!

—Est-ce là toute l'objection que tu as à me présenter?

—Mon Dieu, oui… Ce que tu veux faire là n'est pas une mauvaise action… Je n'en vois pas la nécessité absolue; mais, en toutes vos idées, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l'exagération. En tout cas, je te conseille de ne pas mettre d'ostentation dans l'hospitalité que tu offres à ce Grenouilleau;… car quelque chose me dit que si tu fais déjeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c'est plus pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais…