—Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?…
—Grenouilleau?… ce qu'il dit?… Ah!… il connaît Pfister.
—As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitôt après le déjeuner, en excursion? Il ne faut pas qu'il se croie obligé de faire toilette!…
—Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir.
Cependant, Grenouilleau semblait être long à sa toilette; on l'attendait pour servir; on envoya frapper à sa porte; on n'obtint pas de réponse; on le cherchait dans la maison: ne s'y était-il pas égaré? Mais non! Grenouilleau était descendu au garage, et il en racontait, en racontait, à son ami Pfister! Il fallut l'arracher de là:
—Vous n'avez donc pas faim, mon brave ami?
—Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a bien douze heures que je n'ai pas mangé.
Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour monsieur et madame Bullion de voir ce garçon se remettre si allègrement d'un long voyage. On comprenait très bien qu'il parlât peu, car il avait sans cesse la bouche pleine.
On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion conduisait lui-même, et le chauffeur était assis à côté de lui sur le siège; Grenouilleau fut à l'intérieur avec madame Bullion qui le comblait de prévenances et l'interrogeait sur sa famille, son passé, son avenir. Elle dit d'abord «Madame votre mère»; puis, par un retour soudain à une plus exacte mesure des valeurs, elle se reprit et dit: «votre mère». Elle disait à ce pauvre Grenouilleau: «vos études»! Elle s'informait de la date de «la première communion»; elle touchait à tous les points de repère importants dans la famille bourgeoise, et peu s'en fallut qu'elle ne parlât «des relations». Le pauvre Grenouilleau bâillait entre des réponses ambiguës à des questions qui l'effaraient et, parmi ces réponses, un mot souvent répété apprenait à madame Bullion que, dans sa famille à lui, les dates qui comptaient surtout étaient celles qui correspondaient aux périodes où l'on était entré dans la «purée» et à celles où l'on en était sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau bâillait donc! Et l'excellente madame Bullion de lui faire observer: «Jeune homme, vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre…» Et elle ajoutait, comme pour elle-même, par une longue habitude de dorlotements, de petits soins: «Monsieur Bullion et moi ne voyageons jamais sans emporter quelques biscuits ou du chocolat…», ce qui, par exemple, amena le sourire sur les lèvres de Grenouilleau.
On avait fait une première halte à la Promenade des Anglais, et M. Bullion, sous un palmier poudreux, désignant Grenouilleau, confiait à ses amis: