Le jardin n'était pas grand. Il était rempli d'herbes et de ronces, et des fleurs à demi étouffées, l'air très malade, montraient un nez pâlot au travers des végétations folles. «Ce sont ces fleurs-là!… me dis-je, toutes sont mortelles peut-être ou bien une seule: laquelle?…» Je ne me faisais point une autre idée de la mort que celle-ci: «Je vais partir, disparaître, et puis je verrai Clémence de Grébauval.» Je n'avais point peur.

Je me penchai sur une maigre fleur et la respirai de tous mes poumons. Rien encore. En m'avançant vers la balustrade qui fermait le jardin, j'entendis les battoirs des laveuses, et j'allai voir. La terrasse donnait à pic sur la rivière, et il y avait en bas, dans un bateau entouré d'un grand halo d'eau grasse, M. Blandin, l'agent-voyer, qui pêchait à la ligne, le bras tendu, immobile comme un poteau. Les laveuses étaient plus loin, sur la droite, agenouillées, pliées en Z et battant le linge qui crachait une eau mousseuse aux beaux tons d'émeraude. Et, au delà d'un abreuvoir était le pont, par où grand'mère s'en irait sans moi… «O Clémence! Clémence! comme il faut que je t'aime!…» Je revoyais la miniature, les beaux cheveux si bien lissés, surtout les yeux qui me souriaient de loin, de loin, et comme personne ne m'avait souri… «Oui, oui, je vais te trouver, je ne peux plus me passer de toi, Clémence!…»

J'aspirai l'odeur des œillets d'Inde qui est désagréable, le cœur des pavots dont j'espérais beaucoup, et le pollen des lis qui dut me barbouiller de jaune. A ce moment on m'appela. Grand'mère s'en allait!… Annette appela aussi, puis madame de Grébauval elle-même. Je me jugeai très méchant et très dur.

Mais j'aimais Clémence au delà de tout. Je me cachai, par prudence, en m'écorchant la figure et les mains, sous un fourré épais comme de la bourre de crin. Bien m'en prit, car on ouvrait la porte. A la trouver bâillant, on ne doutait plus que je fusse au jardin. Ma pauvre grand'mère passa non loin de moi. Ne m'apercevant pas au jardin et voyant la balustrade, elle poussa un cri qui me fit plus de mal que la mort. Je fus sur le point de courir me jeter dans ses bras. Mais j'entendis M. Blandin qui la rassurait. Il disait:

—Je vous affirme qu'il n'est pas tombé un fétu: voyez donc l'eau! rien n'a bougé depuis deux heures.

«Il sera rentré seul à la maison, dit grand'mère». Et elle se sauva. Derrière elle on ferma les verrous. J'étais emprisonné dans le jardin. Cela fortifiait mes desseins. Je n'avais qu'à mourir.

C'est alors que je m'aperçus que j'étais sérieusement écorché. J'avais une main en sang et je voyais un petit filet rouge qui me dégringolait le long du nez. Cela, pour le coup, m'effraya. Mais, je ne pouvais plus remuer sans me blesser davantage. J'étais comme ficelé par un fouillis de ronces et d'églantiers épineux. Pour pénétrer là, j'avais dû faire un bond à me crever les yeux. Ainsi, ma destinée était de perdre mon sang goutte à goutte… J'avais rêvé mieux. Mais j'acceptai ce genre de mort et m'étendis sur mes épines, guettant le moment béni où apparaîtrait Clémence de Grébauval.

L'Angélus sonna, si près qu'on pouvait croire que la maison, tremblante, allait s'effondrer. La nuit devait être venue. Mais je ne voulais plus ouvrir les yeux, dans la crainte de voir mon nez et mes mains qui devaient être maintenant tout gluants, comme les doigts d'Annette quand elle préparait un civet. Les battoirs des laveuses se taisaient, un à un; après le dernier il n'y eut plus de bruit. Parfois cependant, sur la rivière endormie, un poisson sautait, et je distinguai encore que M. Blandin fermait sa boîte d'asticots et déposait sa ligne; puis il donna des coups d'aviron qui firent siffler la barque à la surface de l'eau. Et tout finit pour moi.

Je fus réveillé par des aboiements de chien et des lumières. Quelqu'un taillait et éventrait mon fourré, à grands coups de hache. Je criai: «Je suis là! je suis là!» On me tira par les pieds. Je reconnus l'homme de peine, puis Annette, madame de Grébauval et quantité de gens du voisinage. Grand'mère venait de s'évanouir en entendant ma voix. Tous avaient l'air stupide, et chacun me demandait: «Mais enfin, qu'est-ce que tu faisais là?» Il me semblait que je revenais d'un grand voyage, peut-être du ciel, et je n'étais pas trop honteux de déranger tant de monde, plutôt content de ce que j'avais fait pour Clémence de Grébauval.

Mais je gardai mon secret, parce que personne ne m'aurait compris.