(Écrit en 1896.)
GOTHON
C'est gentil à vous, ma chère Yvonne, de me demander des nouvelles de Gothon. La pauvre vieille a quitté la maison de mes parents le quinze de ce mois, pour se retirer chez ses enfants. Elle a soixante-douze ans; voilà quarante-huit ans qu'elle servait dans la famille! C'est elle, vous le savez, qui a élevé maman; elle l'a suivie dans son ménage, elle m'a vue naître, et elle a été la compagne de mon enfance, de mes années de jeune fille; je ne me suis éloignée d'elle un peu, que depuis mon mariage, mais je la voyais souvent, de sorte que je ne m'étais jamais aperçue que j'étais tant attachée à elle. Je vais vous dire une chose, Yvonne, qui peut-être vous semblera bien prétentieuse, car cela a l'air d'une pensée: il y a des personnes que nous ne croyons point aimer autant que nous les aimons, faute d'avoir jamais entendu dire que nous pouvions les aimer.
Écoutez, ma chère amie, moi, j'ai été convaincue bien longtemps que j'avais l'amour le plus chaleureux pour un vieil oncle que j'ai en Roumanie, et qui ne m'a jamais vue, ainsi que pour une certaine cousine habitant Béziers, à qui je n'ai de ma vie adressé trois paroles si ce n'est par lettres fleuries, au Jour de l'An. Mais j'avais tant rédigé pour eux de formules d'embrassements et de tendresses!… Les mots, allez! font beaucoup pour nos sentiments.
Eh bien! tandis que j'écrivais des lettres vraiment exquises à mon oncle le Roumain et à ma cousine de Béziers, j'envoyais aux cinq cents diables la pauvre Gothon qui venait me rappeler l'heure du piano ou de l'anglais, ou bien me dire, de ce ton impersonnel que vous lui avez connu: «Mademoiselle ne pense pas, je présume, à replacer son petit caoutchouc entre les deux dents!…» L'ai-je boudée, la malheureuse, à la fin de ma rougeole, quand elle refusait, de cette même voix d'oracle, de me donner à manger: «Mademoiselle a juré de se faire périr, je présume!…» Et pendant ma scarlatine, alors qu'elle me veillait nuit et jour, durant quatre longues semaines, tandis que je ne voyais des personnes de ma famille, que le bout du nez, par l'entre-bâillement de la porte! Quand mangeait-elle et trouvait-elle un instant de repos pour dormir? Je ne me souviens pas d'avoir jamais entr'ouvert un œil sans avoir vu sa figure de pomme ridée à mon chevet. Et, pas une fois, entendez-vous, Yvonne, pas une seule fois, il ne m'est venu à l'esprit que Gothon fût un être d'un mérite particulier: ce que faisait Gothon c'était son métier; elle était payée pour cela… quarante-cinq francs par mois, ma chère!
C'était une Alsacienne, et elle avait dans sa jeunesse passé cinq ou six ans en Angleterre: on tirait d'elle, pour mon service, le peu d'allemand et d'anglais qu'elle possédait; elle faisait ma chambre, ma salle d'études, avait soin du linge de toute la maison, taillait et cousait mes robes, m'accompagnait à la promenade, me conduisait deux fois la semaine chez mes grands-parents à Neuilly, aux bals d'enfants, aux cours et chez le dentiste. Pendant bien des années, nous avons pris tous nos repas en tête à tête; en effet, les heures des cours ne me permettaient pas souvent de déjeuner avec mes parents, et, le soir, ils dînaient en ville ou avaient à la maison des réceptions où je n'ai paru qu'à dix-sept ans. Combien de jours n'ai-je vu maman que par hasard et pour ainsi dire au vol, et papa point du tout!…
Papa venait m'embrasser quelquefois à la salle d'études, mais comme nous n'y avions pas quinze degrés l'hiver, il partait vite et en se frottant les mains. Gothon était accoutumée à avoir froid avec moi. Je savais bien dans ce temps-là, déjà, que j'aimais beaucoup papa et maman; mais, comme je vous l'ai dit, je ne savais pas que j'aimais Gothon.
Je lui parlais comme à un chien; tous mes mouvements de mauvaise humeur, c'est sur elle qu'ils s'achevaient. Un col qui ne se laissait pas boutonner, des cheveux qui étaient trop secs pour être peignés; un problème qui ne marchait pas; une de ces damnées analyses logiques! et c'était la faute à Gothon, et je piétinais, et j'arrachais le col, et je brisais le peigne, et je déchirais le cahier, et Gothon entendait de ma bouche des choses que je n'oserais pas répéter! Elle les écoutait avec une expression de dignité froissée, de résignation et aussi de pitié qui m'exaspérait. Parfois elle croyait nécessaire de faire un rapport, et je recevais alors une semonce solennelle. Je me vengeais alors en semant des poils de brosse dans le lit de Gothon, en chipant les lunettes de Gothon, et puis, je savais qu'elle portait une fausse natte… Ah! dame, si je l'avais fait disparaître!…
Mais elle essuyait elle aussi de rudes algarades; on la secouait ferme; on la traitait parfois de haut en bas. Cela ne contribuait pas à la hausser dans mon esprit d'enfant; je me disais: «Puisqu'on la gronde, à son âge, c'est qu'elle est vraiment peu de chose.» Mais cela la rapprochait un peu de moi: nous étions grondées aussi bien l'une que l'autre; en somme, logées à la même enseigne. Ah! par exemple, quand je la voyais pleurer, mon cœur se soulevait; j'allais à elle et elle m'appelait son «cher baby». Ce sont ces moments-là qui, secrètement, nous ont unies.
Quelque chose à quoi je n'avais jamais pensé, ma chère Yvonne, c'est que je ne peux me ressouvenir d'aucun moment de ma vie où n'apparaisse, comme un prolongement de moi-même, la figure de Gothon. Avant vingt-cinq ans, on ne se recueille guère pour songer à ses mémoires, n'est-ce pas? Eh bien! c'est la disparition de Gothon qui m'a fait pour la première fois revenir en songerie sur mes jeunes années; et ni la mort de mon grand-père, ni celle de bonne-maman ne m'ont produit cet effet-là. Vous savez, Yvonne, que l'on a au fond de soi des minutes passées, qui ont eu à elles seules plus d'importance que des années entières. Est-ce que vous n'avez pas éprouvé cela? Il semble, par exemple, que tel jour, à telle heure, le monde ait pris à nos yeux une certaine couleur qu'il n'avait point auparavant et qu'il a gardée depuis… Il y a des minutes où le premier sentiment naît dans notre cœur; la première grande émotion! Ce n'est pas généralement au beau milieu de la sauterie ou du dîner, ni sur le sol du tennis que cela se produit, mais quand nous sommes seules, chez nous, tout à coup, en tordant nos cheveux, en essayant un corsage, en écrivant un mot, à notre table;… et Gothon est là avec sa tête de pomme de rainette de l'année dernière, qui nous passe un ruban, qui nous sangle la taille, qui essuie un meuble, qui furète, qui entre, qui sort; et le bas de sa jupe ou le talon de sa savate est lié pour toujours désormais au plus délicat, au plus intime, au plus profond de nos souvenirs…