Croiriez-vous que c'est aujourd'hui que je m'avise que cette bonne femme toujours présente et qui ne me parlait que sur un ton impersonnel, qui était dans la maison un être sans importance, qui, d'un mot, pouvait être renvoyée, remplacée sans que personne y prît garde, a pesé d'un plus grand poids sur ma direction particulière que tous les représentants les plus autorisés de la morale! Je n'exagère pas; je vous affirme que ça a été ainsi. De mauvaises têtes comme les nôtres—cela est aussi pour vous, Yvonne—s'accommodent mal des sermons que nous adressent les autorités constituées. Mais si indépendantes que nous veuillions nous croire, il y a toujours quelqu'un qui influe sur notre morale privée, et il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour que ce soit la personne la plus loin d'être préposée à cet office. Ah! si quelqu'un m'avait dit que c'était Gothon qui façonnait ma conscience!… Eh bien! ma petite, en m'examinant à fond, je suis sûre de ce fait, oui: c'est le bon sens, un peu «peuple» mais si juste, de ma vieille bonne, c'est son assentiment ou sa réprobation exprimés par un soudain tassement de rides, par une petite toux, par une certaine manière de s'en aller ou de venir, presque jamais par un mot, qui m'ont dirigée pendant une douzaine d'années. Enfin il n'y a pas jusqu'à mon mariage, oui, qui n'ait dépendu de son flair et du désir désintéressé de bonheur qu'elle formait pour moi, «son baby». D'autres, autour de moi, et quelles que fussent leurs excellentes intentions, ne pouvaient s'empêcher de considérer la fortune, la famille, les convenances, la profession, enfin tout ce que vous savez que l'on considère; de combien de jeunes gens la coquine de Gothon n'a-t-elle voulu entendre parler qu'en faisant la sourde oreille! Et vous savez combien cela vous frappe, lorsqu'il s'agit de cette diable d'affaire-là! Je croyais ne faire pas grand cas de l'opinion de Gothon, mais j'étais vexée de ce qu'elle ne voulût là-dessus donner aucun signe. De l'un d'eux, un beau jour, elle m'a dit tout à coup: «Mademoiselle choisira celui-ci, je présume!…» Je ne pensais pas à «celui-ci» particulièrement; j'ai même oublié l'avertissement de Gothon. C'est elle qui m'en a fait souvenir lorsque, beaucoup plus tard, ma foi! j'ai épousé précisément «celui-ci», que j'avais cru choisir toute seule.

La voilà partie!… Savez-vous pourquoi elle ne mourra pas dans la maison où elle a si longtemps servi? Croyez-vous qu'elle se retire après fortune faite, la pauvre vieille?… Croyez-vous qu'elle tienne enfin à échapper à la servitude?… Non. J'ai reçu l'autre jour une lettre d'elle où elle me donne des nouvelles de mes chats qui sont logés chez mes parents pendant mon absence: «la noire va encore avoir des petits, je présume; quant au gros minou gris il est toujours triste du départ de madame». Et, tout à coup, elle emploie l'anglais, «dear baby», ce qui communique un caractère confidentiel à ce qui suit: «Cher Baby, je suis sur le point de quitter la maison de madame, je suis trop vieille, j'ai trop de douleurs pour être bonne à grand'chose; les autres domestiques sont jeunes et ils n'aiment pas beaucoup voir avec eux une impotente qui a l'autorisation de ne plus travailler par l'effet de la bonté de madame…» Sa lettre est réduite à la plus simple expression, comme le sont les documents qui relatent les choses les plus émouvantes; c'est l'énoncé tout uni des faits; l'expression «dear baby» et ce sentiment d'honneur qui consiste à n'être pas une bouche inutile, laissent transparaître ce qu'il y a d'humain sous cet objet impersonnel que fut quarante-huit ans et que veut être encore celle qui signe: «Votre vieille servante. Gothon.»

L'ATTENTE

Je vous raconte le drame de la rue Decamps comme je l'ai vu. Dîner habituel chez les Augustin, hier soir: ce gros réjoui de docteur Boniface, le pauvre petit Grésidieux, l'oncle Anatole, dit «le Maladroit», le ménage Bobet, les Malat, fille et gendre des Augustin, votre serviteur.

Je trouve, en entrant, madame Augustin dans l'antichambre. Elle fait: «Ah! c'est vous?» d'un air de dire: «Ah! ce n'est que vous?»

—Mais oui, madame. Comment vous portez-vous?

Sans prendre le temps de me répondre, la voilà qui file et disparaît derrière une porte, en bousculant la femme de chambre.

Je serre les mains, au salon. Sourires. «Bon dernier, comme toujours?—Non! fait quelqu'un.—Ah!»

La maîtresse de maison n'ayant pas reparu, je vais à la jeune Malat:

—Le papa va bien?… passe sa redingote, je pense…