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L'horrible bull, lui, avait tout l'air d'être en train d'égorger Mouton. Il fonçait sur ce superbe et digne chien, en poussant hors de son front des yeux stupides, soufflant comme un phoque et ouvrant une gueule démesurée d'où éclatait un sinistre aboiement. Mouton recevait l'assaut comme un soldat la fureur gréviste, sans riposter, brave à outrance, attendant un ordre. Ce beau chien paraissait de bronze sur ses jarrets tendus, le col gonflé, toute la mâchoire dehors, tout le poil en aiguilles; seule, une haleine de fournaise qui s'exhalait en sifflant, de ses poumons, semblait foudroyer l'adversaire. De temps en temps un coup de reins, un coup de gueule, manifestaient que l'animal était vivant et sur ses gardes.
Plus promptement indigné que nous d'une si lâche provocation de la part d'un chien bourgeois, l'apache ou «l'efflanqué», sur ses jambes de caoutchouc, avait couru instruire du fait le père Pillon, et nous le voyions agiter ses longs bras, et l'entendions vociférer contre les propriétaires du sale chien et flétrir l'inertie insensée du baigneur. Le père Pillon demeurait sourd, indifférent, médusé: les bras ballants, la figure abêtie, il ne perdait pas de l'œil les deux hommes qui, d'un instant à l'autre, allaient peut-être prendre un bain ou une consommation… Harcelé par le jeune voyou, qui le traitait de «couard», de «poltron», d'«andouille», de «crevé», d'«épluchure» et de «résidu», il se contenta de ramasser un morceau de fonte détaché du fourneau délabré, et, moyennant cet engin, de tenir son gêneur à l'écart.
C'était pourtant un gaillard que le père Pillon; il portait sur sa chemise rouge trois médailles qu'il n'avait pas volées, et, d'ordinaire, il n'était pas homme à laisser entamer son bien.
En face de moi, la femme Pillon et la «jeune fille» contemplaient d'un regard anxieux et terrifié la lutte, mais sans faire à l'infortuné Mouton la grâce de ce «commandement» dont m'avait parlé le baigneur, et qui eût permis à une si belle et si forte bête de terrasser l'agresseur.
Une patience si voulue, une abstention si concertée me serraient le cœur.
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Soudain les deux Anglais tournèrent sur leurs talons et remontèrent vers l'établissement. Pillon les salua de nouveau à leur passage, au grand scandale de «l'efflanqué» qui, en des termes de la plus basse ordure, lui faisait honte de sa servilité, et lui annonçait qu'il allait s'en mêler, lui, de secourir Mouton malgré ses «ganaches de patrons», et de lui régler son compte au «sale cabot couleur de vache», et de «leur z'y faire voir, aux deux tette-la-pipe, si qu'on s'imbibe ici avec du sang de navet…» Et, ce disant, l'apache bondissait sur ses savates, dépassait Pillon, faisait balle entre les deux étrangers flegmatiques, et, tirant de sa poche un mouchoir vaste dont l'un des coins était noué sur quelque matière dure, il s'avançait d'un pas rythmé, et, au-dessus du bull attaché comme un taon au train de derrière du chien-loup, il faisait le moulinet avec son arme rudimentaire, approchant à chaque tour de la boîte cranienne du monstre, qu'il allait faire infailliblement éclater.
Les deux Anglais, croyant sans doute à quelque facétie excessive, étendirent chacun simultanément la main et firent:
—Stop!