—Qu'est-ce que c'est que la figure que vous faites là? Où est Amélie? Qu'est-ce que vous cachez dans ce nid à rats?… Allons, sacrebleu, laissez-moi passer!

Honorine, immobile comme une borne, mais dont l'effroi brise en secret les jarrets, ne compte plus que sur la pesanteur de sa masse pour obstruer l'entrée de la soupente. M. Bullion, au comble de l'humeur, va se colleter avec sa cuisinière, lorsque celle-ci, sur un signe du sage François, adopte un parti héroïque:

—Monsieur est le maître, dit-elle, mais monsieur n'entrera pas ici: c'est ici qu'Amélie prend son bain!

Madame Bullion, attirée par le bruit des voix, est entrée sur ce tragique aveu. C'est elle qui ouvre la porte de la soupente sans air ni lumière, où une femme ne tient pas debout, et où Amélie, en effet, prend honnêtement, chastement, aussi incommodément que possible, le bain ordonné, dans le cuvier à lessive, qu'il a fallu une heure et quart pour remplir à demi, bouillotte par bouillotte, d'une eau qui, de l'aveu des deux femmes, refroidissait à mesure…

M. Bullion croit étrangler ou mourir d'un coup de sang; il s'affaisse, anéanti, sur une chaise de la cuisine:

—Je vous fais construire de mes deniers… je vous installe une salle de bains pareille à celle de madame, à la mienne;… je vous dis: «C'est à vous… profitez comme moi-même du progrès…» et… vous vous baignez, pour m'obéir, dans une caverne de voleurs, dans un trou de taupe et dans un cuvier à lessive!… Ai-je le cauchemar? Suis-je dans une maison d'aliénés?… M'expliquerez-vous?…

La cuisinière, d'un geste candide, désespéré et marqué d'une grandeur qu'elle ignore, veut dire probablement qu'il y a des choses qui ne s'expriment pas, qui ne s'exprimeront jamais entre les domestiques et les maîtres.

François, plus disert, ayant roulé sa langue, prend la parole encore une fois pour les deux femmes et lui-même:

—Sans doute qu'on ne demande pas mieux, tous les trois, que d'obéir aux ordres de monsieur et madame; pour tout ce qui est du service, monsieur et madame le reconnaîtront, on ne se refuse pas à la besogne. A présent, pour ce qui est des bains, monsieur et madame sont témoins qu'on pouvait encore faire ce qui est faisable sans ébruiter la chose et sans que le voisinage en sache rien. Trois seilles d'eau dans un baquet, derrière une porte, ni vu ni connu, la farce est jouée… Tant qu'à se baigner dans une salle de bains pareille à celle de monsieur et madame, plus belle à mon goût, plus neuve en tout cas, et qui a fait du bruit dans le quartier autant que la construction d'un hôtel de ville, nous autres, des domestiques, non! On a beau mépriser le qu'en-dira-t-on, on ne peut pas s'exposer de gaieté de cœur à être montrés du doigt dans la rue, et principalement deux honnêtes filles à se voir traiter chez les fournisseurs comme des chanteuses qui ont soin de leur corps… Non! monsieur et madame le comprendront: y a ce qui se peut, et y a aussi ce qui ne se peut pas.

LE PAYSAGE ADMIRABLE