—Je dois vous dire aussi, monsieur le rédacteur en chef, afin que vous soyez bien informé de nos mœurs et que vous ayez tout à fait présent à l'esprit notre petit tableau de famille provinciale, que pour cimenter notre prospérité, madame Poplité et moi avons formé le projet d'une union matrimoniale… Les premiers bans sont publiés de dimanche dernier à l'église Saint-Pacôme…
Mais le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères ne détendit pas, fût-ce devant ce tableau, un seul trait de son visage impassible. Il se leva. Stanislas Rondache dut l'imiter; ses jambes flageolaient, et tout son séant lui semblait être paralysé. Le rédacteur en chef parisien vit pâlir son pauvre petit confrère de province. Et il se demandait: «Quelle pénitence pourrais-je bien infliger à ce brave homme qui, tout de même, a outrepassé les droits?…»
Stanislas Rondache se croyait perdu. Il dit, sur un ton désespéré:
—Mais enfin, monsieur le rédacteur en chef, l'essentiel de toute cette malheureuse affaire, vous le connaissiez depuis vingt-deux mois par le service du journal qui vous a été fait régulièrement, sans cachotterie?…
Alors le rédacteur en chef résolut de le frapper dans son amour-propre qui apparemment était grand. Stanislas Rondache s'imaginait que le Petit Eustasois, parce qu'il arrivait à Paris, y était lu: le rédacteur en chef dit flegmatiquement en faisant un pas vers la porte:
—Toute cette malheureuse affaire? Mais nous l'ignorions complètement!
Et voyant que Stanislas Rondache s'anéantissait, il changea soudainement d'attitude. Il prit sa figure d'homme du monde, indulgent, spirituel, détaché de bien des choses, sensible au trait bien lancé, et estimant au-dessus de tout la façon la plus élégante de trancher une difficulté:
—Allons! allons! mon cher confrère, dit-il, en tendant la main avec cordialité à Stanislas Rondache, si vous voulez qu'à l'avenir nous parcourions quelques colonnes du Petit Eustasois, citez-nous donc une fois au moins! les agences nous enverront la coupure… et nous vous tiendrons quitte.
PATATRAS!
Les Champenoy formaient un ménage uni depuis une dizaine d'années, amoureux encore, modèle en plus d'un point, et qui donnait, entre autres excellents exemples, celui de ne s'être pas séparé une nuit. Quand Louis Champenoy accomplissait ses périodes d'instruction militaire? eh bien! Huguette Champenoy l'accompagnait à Nancy, à Compiègne ou en tout autre lieu de garnison où le lieutenant de réserve venait coucher à l'hôtel de l'Éperon d'Or ou de l'Écu blanc. Huguette, au grand scandale de quelques-unes de ses amies et de sa famille, laissait ses deux enfants aux domestiques, à la gouvernante, et suivait son mari.