»Ah! il y a eu une chaude séance du conseil d'administration, ce jour-là, monsieur! mais à l'unanimité moins deux voix, le conseil s'est prononcé pour l'adoption d'un parti qui me vaut précisément l'honneur de vous entretenir aujourd'hui, car j'y arrive, à mon but, monsieur le rédacteur en chef, j'y arrive; ça a été long, et je vous en fais bien mes excuses, mais de ces préliminaires, comme vous l'allez voir, et quand j'aurais eu là ma bonne paire de ciseaux, je ne pouvais rien couper.

»J'arrive au but, monsieur le rédacteur en chef, et ça n'est pas sans trembler un peu, car ce que j'ai à vous dire ressemble à s'y méprendre… à une confession!

Le rédacteur en chef, dans l'impossibilité de soupçonner où son visiteur en voulait venir, commençait à s'impatienter; il redressa tout à coup la tête.

—Premier aveu: monsieur le rédacteur en chef, je ne m'appelle pas Stanislas Rondache!…

»Non; puisque du vivant de monsieur Poplité, la même signature s'étalait en caractères gras au sommaire du Petit Eustasois: c'était le pseudonyme adopté par feu monsieur Poplité en personne—mais il est bien possible que vous ayez négligé ce détail.—Non, je ne m'appelle pas Stanislas Rondache, mais simplement et tout bonnement Joseph Ploux. Si je m'introduis jusqu'à vous sous l'égide d'un nom honorablement connu dans la région, c'est que j'y ai été autorisé, et dès cette mémorable séance du conseil d'administration… J'y ai été autorisé, quoique sans grande instruction et ne me donnant pas pour plus malin que je ne suis, voici comment:

»Dans le moment même de la plus chaude discussion, et quand il s'agissait de savoir ce qu'il adviendrait de notre infortuné quotidien et si on ne le vendrait pas à gauche ou bien à droite, et comme ces messieurs qui ne sont pas millionnaires, tant s'en faut, se trouvaient tiraillés dans leurs intérêts et dans leur conscience, madame Poplité, propriétaire du local et de tout le matériel d'imprimerie, s'est levée: «Mon pauvre mari, dit-elle, m'a confié souvent que quand il était dans l'embarras pour la rédaction de son journal, il avait pour principe de ne pas s'arracher les cheveux: On prend son bien où on le trouve; voilà quelle était sa devise, à ce pauvre ami, et il y a principalement les grandes feuilles parisiennes qui sont excellemment rédigées et qui, cependant, ne parviennent pas à la connaissance du dixième de nos populations lisantes; ça n'est-il pas un grand dommage, messieurs, je vous le demande, que tant de savoir et tant de talent soient plus qu'aux trois quarts perdus?» Là-dessus, il y a quelqu'un du conseil, monsieur Sablé, un qui ne mâche pas ce qu'il a à faire entendre, qui demande la parole: «C'est très exact, dit-il, je connaissais l'usage adopté par notre regretté directeur dans la confection de son journal, et, à mon avis, pour la meilleure éducation de notre petit public, feu Poplité y mettait encore beaucoup trop du sien!» Voilà l'idée qui court comme le feu le long de la mèche, monsieur, et tout à coup deux ou trois de ces messieurs qui éclatent d'une seule voix: «Nous n'avons besoin de personne!… Méprisons les capitaux étrangers!… Gardons jalousement notre indépendance!… Conformons-nous à la tradition transmise par notre regretté directeur!…» Et madame Poplité elle-même qui prononce: «Il y a, pour cette besogne, un homme tout trouvé…» Monsieur, soit dit sans ostentation ni jactance, c'est mon nom qui sort à cette minute de sa poitrine… C'est donc moi qui assume à cette heure la lourde responsabilité de perpétuer les us et coutumes traditionnels de feu monsieur Poplité. On m'a adjoint seulement un ouvrier typographe…

»Et je vous laisse à penser, monsieur, que si feu monsieur Poplité y mettait encore trop du sien, ça n'est pas en cela que j'ai pu, moi, tel que vous me connaissez, être tenté de l'imiter, car le maniement de la plume n'est pas mon fait…

»Monsieur le rédacteur en chef, je ne viens pas ici dans l'intention de me faire valoir, tant s'en faut, et je suppose que mon portrait personnel, tel que je vous l'ai peint, est bien petit vis-à-vis de celui de notre regretté directeur-fondateur. C'est en me retranchant derrière ces préliminaires qu'il me sera permis de vous dire que si jamais feu monsieur Poplité a eu un tort ou commis une erreur, ça n'a pu être que de disperser les emprunts qu'il faisait à l'excellente presse parisienne; il empruntait ici et il empruntait là; hier c'était du rouge, et aujourd'hui du blanc. Je vous confie ceci à voix basse; mais il y avait des mal intentionnés qui ne se sont pas fait faute d'appeler notre journal «l'Arlequin» ou le «Pot Pourri». Dans mon petit coin, monsieur, moi, je m'étais aperçu que de tous les quotidiens que la capitale nous expédie à Saint-Eustas-le-Petit, le Journal des Affaires politiques et étrangères était premièrement le plus instructif—ça tout le monde en tombera d'accord—et secondement celui qui nous garantissait le mieux contre le risque d'éveiller les susceptibilités de l'opinion, toujours chatouilleuse, comme on sait. Ce n'est pas un journal anodin, mais c'est un journal qui sait se tenir à égale distance des extrêmes, et a une «tenue», comme on dit, que c'est à croire quand on le lit, que l'on assiste à une conversation d'ambassadeurs. On a beau dire que tout s'altère, la province a conservé le sens du comme il faut. Il y a bien d'autres qualités qui désignaient votre estimable journal à notre attention particulière, et vous n'attendez pas qu'une parole aussi malaisée que la mienne vous en fasse l'énumération… Bref, pour faire honneur à la situation inattendue et brillante, j'ose le dire, qui m'était accordée à l'improviste, et dans la louable intention d'être utile à tous en prenant mon bien, comme disait le patron, là où il se trouvait, dès ce jour-là, monsieur, j'ai mis à large contribution le Journal des Affaires politiques et étrangères, lui et pas un autre, je viens vous en faire ici le loyal aveu… J'étais venu dès les premiers temps dans l'intention de vous informer de ce qui se passait, préférant prendre les devants, bien entendu, que non pas d'encourir votre blâme; et si vos occupations, monsieur le rédacteur en chef, vous avaient permis de m'écouter lors de ma première visite, j'aurais eu, ma foi, plus de cœur à m'acquitter depuis vingt-deux mois de ma besogne quotidienne, car rien de tel que d'être d'accord avec qui vous fournit le boire et le manger… Mais à quelque chose malheur est bon: si j'avais eu l'honneur d'être entendu, et le soulagement de m'être expliqué, aussitôt les débuts de ma petite pratique, il y a une chose que je n'aurais pas pu vous apprendre, une chose qui va peut-être bien me charger davantage à vos yeux et que je ne vais pourtant pas pouvoir vous confier sans une certaine fierté, monsieur le rédacteur en chef: c'est le succès de notre procédé, c'est la prospérité du Petit Eustasois depuis le jour qu'il n'est à peu près alimenté que par les miettes qui tombent de votre table!… Quoique je ne vous copie pas, ce qui s'appelle copier, vous m'entendez bien, le public régional sait distinguer, même à travers les pièces mal cousues d'un remaniement, il sait distinguer ce qui vient des maîtres de la plume et de la pensée, et il y rend hommage; vous y serez sensible, monsieur le rédacteur en chef, quand je vous dirai qu'en un an et dix mois le tirage du Petit Eustasois a quintuplé. Oh! ce n'est pas le pactole, parce que le chiffre que nous multiplions par cinq n'était pas bien gros; mais le branle est donné, nous allons, nous allons! Sans contredit, nous voilà dans la main le conseil général et les prochaines élections législatives… Il va sans dire que si vous aviez jamais quelque intérêt dans le département, nous vous serions dévoués à vous et aux vôtres comme le chien ne l'est pas à son maître…

»Voilà, monsieur le rédacteur en chef, ce que, sans vouloir rien demander spécialement au langage des cléricaux, j'ai appelé «ma confession»; elle est complète, elle part d'une âme dépourvue de malice, mais—il y a un «mais», vous vous en doutez bien!—mais je ne peux tout de même pas y joindre le ferme propos de ne plus recommencer, à moins que, malgré ma démarche accomplie, vous ne m'en donniez l'ordre formel, ce qui serait d'un cœur dur…

Stanislas Rondache ayant prononcé ces mots, un peu à bout de souffle, se sentait la gorge sèche, et son anxiété avait été croissant parce que vis-à-vis tant de rondeur, de bonhomie et de fondamentale innocence, le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères conservait un œil volontairement sans expression, un visage glacé, et, dans l'espérance de l'attendrir par un argument de suprême ressource, Stanislas Rondache, ou plutôt Joseph Ploux, ajouta encore: