—Prosper, je te sais gré de ta franchise, mais enfin tu me permettras bien, à défaut de reproches, de te dire que tu es resté le petit garçon avec qui j’ai joué: tu te montais la tête, tu la montais à ton père, à Mme Pacaud; tu croyais aller aux Indes; tu faisais presque croire que tu y étais allé.
—Tout est illusion.
—Non! pas ton état présent.
—Mon état présent? Mais ne va pas t’imaginer!... Mon cher, je suis tout simplement à la veille d’obtenir la plus belle situation. Il va se créer à Paris...
—Toi aussi, tu es bien resté le même!... Eh bien! non, ce n’est pas créé. Mais il n’y a pas que ce qui est créé qui mérite considération; il y a ce qui sera créé demain. Toutes les grandes entreprises sont fondées sur la confiance en un état de choses qui n’est pas, mais qui sera par le fait même qu’on se met en branle. Donc il va se créer à Paris un journal destiné à amener une véritable révolution dans la presse, un journal...
—Passons.
—Soit. Mais tu admettras que, le temps aidant, le pouvoir, l’autorité, bref, l’assiette au beurre, change de mains... Une génération chasse l’autre, ou plus pacifiquement, la remplace. Ce journal est fondé par des hommes de mon âge, des camarades, des amis. Nous avons intéressé à la chose des capitalistes connus, sûrs, en dehors des bandes interlopes; ce sont des banquiers, des industriels, des agriculteurs même, que, pour la plupart et entre parenthèses, nous tutoyons... Et, à ce propos, puisque te voilà, tu me permettras de te donner une preuve d’amitié en te laissant cette petite feuille où tu verras les avantages réservés aux souscripteurs...
—Je te remercie, Prosper.
—Nous n’acceptons pas le premier venu!... Eh bien, mon ami, dans cette grande, immense affaire, ma place est assurée, taillée à ma mesure, et, tu m’entends bien, je me considère comme y étant déjà assis, et les pieds dans ma chancelière...