—Sinon les coudes au guichet de la caisse!...

—Tu es dur. Évidemment je n’en suis pas à passer à la caisse; et c’est ce qui te prouve le sérieux de l’affaire: il ne s’agit pas pour ces messieurs de nourrir la basse pègre du journalisme et de se laisser assiéger par tous les claquedents de la littérature. La tenue sous laquelle se présente l’entreprise nous oblige, cela se conçoit, à une certaine décence dans la manière de manifester nos appétits. Je n’ai pas pu frapper à cette porte avant d’en avoir acquis régulièrement tous les droits, sans quoi je n’aurais pas pris la liberté de solliciter de ta vieille amitié la petite avance...

—N’en parlons pas.

—Si, si! je te dois même des explications. Je te dirai qu’il m’est interdit de m’adresser à mon père. Écoute-moi; c’est une petite histoire. Papa m’avait donc donné dix ans au maximum pour me débrouiller à Paris. Ce n’est pas lui qui m’aurait jamais fait observer que la dizaine était écoulée; mais, tout de même, il est propriétaire, il a de l’ordre dans ses affaires, et je me disais: il y pense, et il sera content le jour où je lui confierai: «Je gagne ma vie.» Alors, voilà! Un jour que nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, à Vendôme... c’était après l’Exposition... mon pauvre papa était si glorieux d’exhiber à la ville et à la banlieue mon ruban violet; il avait recueilli tant de compliments!... comme nous passions sous la porte Saint-Georges, que tu connais, une des curiosités de la ville, je ne sais quelle mouche m’a piqué; spontanément, sans la moindre préméditation, je me dis tout à coup: «Il faut que je fasse un grand plaisir à papa.» Instantanément, je lui presse le bras, je me penche à son oreille, et je lui susurre la phrase que j’avais sur la langue depuis dix ans: «Papa, je gagne ma vie, etc.» Mon cher, il n’a pas soufflé mot, tant ça l’a estomaqué. Mais après quatre pas, voilà qu’il se retourne vers la porte monumentale, et il prononce avec un brin d’emphase qui sent son cru: «Cette porte, mon fils, sera notre arc de triomphe!...» Le coup avait porté. Puis il m’a dit, plus simplement, une minute après, en me serrant la main: «Tu es un honnête garçon.» Eh bien! tu le croiras si tu veux, je n’ai pas regretté mon mouvement.

—En effet, tu es un honnête garçon. Et, depuis lors, comment vis-tu?

—D’expédients de toutes sortes... J’ai toujours eu une belle écriture; je passe une partie de la nuit en copies... J’ai été typographe... J’ai été contrôleur au théâtre des Batignolles... J’ai eu un petit emploi aux Pompes funèbres... Mon ruban m’est avantageux.

—Tu as dû perdre bien des amis?

—Je m’en suis fait d’autres: il y a une certaine commisération, chez les gens de lettres, pour les pauvres bougres...

—Mais tes amis influents?

—Toutes les fois que j’ai obtenu un semblant de secours ou de place, c’est à de presque aussi gueux que moi que je l’ai dû.