—Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais garder un lourd loyer...
—Si mon père venait à Paris!... Qu’il soit témoin de ma déchéance, non! non! J’aime mieux m’imposer des sacrifices et sauvegarder les apparences. Il parle sans cesse de revenir ici; il y reviendra; je ne sais ce qui le retient. Mon «petit entresol» est un de ces leitmotiv qu’il emploie volontiers, tu te souviens; il le connaît; il se le représente. «Et qui as-tu reçu, là, dans ce fauteuil Voltaire? parle, mon garçon!...» Je dois citer un nom; j’en cite un, ou deux, ou davantage!
—Tu continues à aller à Vendôme comme par le passé?
—C’est mon bonheur et c’est mon supplice. Lorsque j’ai eu un emploi, la difficulté était de m’absenter, et j’en ai perdu plusieurs pour avoir manqué du courage de me priver de Vendôme. Vendôme est cause que je meurs de faim; mais Vendôme me donne à manger quand j’y vais. Y demeurer, toutefois, m’est interdit, sous peine de culbuter le château de cartes où ma réputation est assise. Te l’avouerais-je? Tu vas te moquer de moi, mais tant pis! J’ai du plaisir, là-bas, à vivre au milieu du songe que Vendôme se fait de moi-même. Là je comprends, jusque pour l’homme sans mérite, la bonne odeur de l’encens; et quelque chose de mes intimes convoitises en est satisfait. C’est peut-être odieux, ce que je t’avoue là, ou ridicule; mais je n’en suis pas à ça près...
—Et qui voit-on encore à Vendôme?
—Les Potu, toujours. Ils ont marié leur fille aînée, la belle.
—Autant que je m’en souvienne, le père Potu n’était pas un bonhomme à s’en laisser conter?
—Ils sont pour moi pleins de sympathie, je t’assure. La seconde fille est fort intelligente...
—Et dans les «propriétés du Saumurois», y vas-tu?
—Mon père, depuis longtemps, semble s’en désintéresser.