—Et les jeunes gens, monsieur, que c’est comme deux tourtereaux! Vous ne voudriez pas les séparer? Non, rien que d’y penser, je sens mon cœur qui se fend.
—Soyons logique, madame Pacaud. Vous me disiez précisément, il n’y a qu’un instant, que la nouvelle de l’infortune de M. Quinqueton serait sans influence sur la décision du papa Potu. J’en reviens à mes moutons: le parti le plus sage, et j’ajouterai le seul digne, à l’heure présente, est d’avertir Prosper.
—Vous voulez tuer son père; c’est votre idée bien arrêtée! M. Quinqueton n’a pas voulu dire à son fils qu’il était obligé de s’endetter pour la chose de ces maudits cépages américains. Demandez-lui pourquoi il ne l’a pas dit à son fils! A son fils? Mais c’était pour lui payer sa pension à Paris qu’il empruntait de l’argent sur ses terres! Il aurait mieux aimé engager les balances de la justice—c’est sa manière de parler que je vous rapporte—plutôt que d’enrayer l’avancement de son fils.
—L’avancement de son fils?...
—Vous n’êtes pas sans savoir que M. Prosper a à Paris une haute situation. C’est un garçon qui ne pouvait pas faire autrement que d’être distingué par ses chefs. Monsieur a été à Paris pendant l’Exposition; son fils l’a reçu chez lui comme on ne reçoit pas un évêque! C’est les propres paroles de monsieur. Voilà des choses qu’on n’oublie pas. Donc, M. Prosper, ces derniers temps, était en passe d’obtenir quelque chose comme un gros avancement... Ah! dame! dans une corbeille de mariage, c’est encore d’un plus joli coup d’œil qu’une truelle à poisson!... Mais voilà!... Écoutez-moi bien, monsieur Francis, vous qui êtes de Paris, vous me comprendrez certainement: qui ne donne rien n’a rien, comme dit l’autre. Il paraît donc que, moyennant une dizaine de mille francs, M. Prosper passait haut la main par dessus les épaules aux camarades. Ah! aujourd’hui, à ce qu’il paraît que c’est l’assaut: l’honneur et la victoire à celui qui arrivera le premier. Dix mille francs! c’est que ça ne traîne pas dans les bas de laine, un lingot de ce calibre-là. Enfin, monsieur a dit comme ça: «Prosper a été honnête et loyal avec moi: il m’a averti le jour où il s’est trouvé en état de gagner sa vie, et, depuis ce temps-là, il ne m’a plus guère demandé qu’une centaine de francs par-ci par-là; aujourd’hui il s’agit de lui donner un coup de main; c’est pour son établissement définitif; il me rendra le bienfait au centuple, et déjà il me promet six pour cent de mon argent.»—«Qui sait, que je lui ai fait observer, si M. Prosper ne va pas nous sortir de là avec la Légion d’honneur? Ha! ha! est-ce qu’il a fait tambouriner à l’avance pour son ruban violet? Non. Eh bien!...»—«Vous avez raison, ma fille, m’a dit monsieur, et Prosper aura ses dix mille francs.»
Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si j’avais su où c’était que ce pauvre monsieur les prenait!...—Dieu de Dieu! est-il bien possible qu’un homme vivant soit fermé comme la tombe!—Il les prenait, ces dix mille francs, sur l’argent qu’il avait de côté pour payer les intérêts à ses prêteurs! et savez-vous ce que c’était, ces dix mille francs? c’était le fond de son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en était-il arrivé là? et pourquoi n’avait-il pas vendu ses biens? Je vas vous le dire: c’était de peur que ça ne fasse jaser à Vendôme avant que M. Prosper soit tout à fait établi!
—Avant que Prosper soit tout à fait établi!
—C’est d’un bon père de famille, monsieur Francis!
—Mais, après?... après?... lorsque Prosper eût été tout à fait établi?
—Après? Mais ce pauvre monsieur comptait que son fils serait en état de lui avancer à son tour.