Prosper tomba des nues, se releva, eut une étincelle de révolte, voulut parler. On le coupa.
—Et vous étalez votre photographie sur les murs, comme un barnum, un cabotin, une chanteuse de beuglant?... Et vous croyez que ça nous amuse, et que ça nous honore, hein? et vous venez nous coller ça en face de ma grille, de façon que je ne puisse ni entrer ni sortir de chez moi sans me heurter à ces vingt faces patibulaires dont le tiers pour le moins a passé devant le jury sous l’inculpation d’attentat aux mœurs! Et vous allez nous servir tous les quinze jours une tartine comme celle que j’ai lue avant-hier dans un journal qu’un aboyeur m’a mis de force dans la main, où vous refaites le plan de l’Europe et celui de la société, où vous traitez de Dieu, du Pape, de l’Enfant, de la Femme, du Capital et du Salariat, avec l’assurance d’un pilier de taverne et l’ignorance de mon garçon d’écurie! Et vous êtes payé pour ça!
—Mais, monsieur!... fit Prosper.
—Vous voudriez bien me le faire croire!
—Je le prouverai.
—Taisez-vous! Vous vous perdez corps et biens. Est-ce que vous me prenez pour un jobard? Est-ce que vous vous imaginez que j’ai doublé la fortune de mon père en donnant dans les panneaux? Est-ce que vous croyez que je m’appelle Potu pour le plaisir de me laisser tirer en bouteille?... Est-ce que vous croyez que je m’intéresse à vous dans l’espoir de vous voir réussir dans le journalisme? Ah! la bonne farce! Oh oh! si vous aviez su vous en rendre capable!... Vous ne pouvez pas réussir dans le journalisme, parce que là comme ailleurs, et quoi qu’on dise, une certaine capacité est nécessaire. Qu’avez-vous fait pour vous préparer à parler au public, à le diriger, à l’instruire? N’essayez pas de me donner le change: vous n’avez rien fait, rien. Mais, mon fiston, un maître d’école en sait plus que vous; et il ne fait la classe qu’à des marmots. Vous n’avez pas ouvert un livre; vous n’avez pas cherché à fréquenter des hommes de valeur; vous n’avez pas tenté un effort pour réfléchir... Taisez-vous! Je vous connais, peut-être! Vous êtes un âne bâté, un âne. Qu’est-ce que vous avez fait? Vous avez attendu qu’il se trouve quelque part une place vacante. Qu’est-ce que je dis? Vous l’avez achetée, cette place, à beaux deniers comptants, les derniers de votre malheureux père. Vous l’avez payée le prix d’une charge de greffier de la justice de paix! Voilà de quoi vous vous enorgueillissez! Voilà de quoi vous faites part aux trente-six mille communes de France en affichant vos traits sur nos murailles! Sabre de bois! Autrefois on publiait le nom des hommes célèbres; aujourd’hui, on se rend célèbre en publiant son portrait. Sacrédié de sacrédié de sacrédié!
Le pauvre M. Quinqueton, sous les coups inopinés du tonnerre, tantôt tendait le dos ou bien était redressé par une dernière goutte de sève orgueilleuse. Ni lui ni son fils ne pouvaient parler dans les trop courts intervalles des éclats de la foudre. Prosper était écorché dans sa vanité, écartelé par l’envie de sauter à la gorge de M. Potu et par le désir, ancien comme une habitude, d’être un jour uni à Mˡˡᵉ Potu.
—Imbécile! reprit M. Potu, vous ne pouviez pas continuer à ronger vos feuilles de chou sans faire de bruit? Mais votre situation était excellente, mon garçon! On vous passait la littérature: d’abord personne ne sait ce que c’est; et ça vous donne du luisant près des dames! Enfin, ça n’est pas compromettant!...
—Mais, manger, monsieur! parvint à faire entendre Prosper.
—Vous ne mangiez donc pas? Ha! ha! mon pauvre Quinqueton! ce n’est pas moi qui le lui fais dire: il ne mangeait pas! Et c’est pour lui permettre pendant dix ans de ne pas manger que vous avez mis au clou vos propriétés du Saumurois! Aidez donc vos enfants! Mieux vaudrait, mon brave ami, leur couper les vivres à quinze ans. Voilà un dadais qui ne fichait rien, parce qu’il comptait sur son père; voilà un bonhomme qui se ruinait en escomptant l’avenir de son fils! Sacrédié de sacrédié!