Grenouilleau était enchanté. Il avait même déjà écrit à son père: qu’est-ce qu’il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce «sacré Robiot» était là, gros, gras, à se prélasser en baladant des «Engliches»!
Et M. Bullion, lui aussi, connut l’histoire de ce «sacré Robiot» qui, à lui seul, semblait valoir tout l’azur de la Méditerranée.
Grenouilleau monta se coucher de bonne heure; il avait fait tantôt, pourtant, un fameux somme! Mᵐᵉ Bullion dit à son mari que c’est une manie bien bizarre de faire ainsi voyager le prolétaire. «Il mange, il boit, il dort, il veut à toute force rencontrer ses pareils et ne profite point de son déplacement.»
En quoi Mᵐᵉ Bullion se trompait fort.
Grenouilleau se couchait tôt, mais il se leva de bonne heure. A neuf heures du matin, quand ses hôtes en étaient encore à prendre leur petit déjeuner, Grenouilleau remontait à la villa, revenant de la ville, qu’il arpentait depuis l’aube, et il en avait vu tous les méandres, tous les coins: les marchés, les monuments, les promenades, les points de vue, et jusqu’à des curiosités que les Bullion eux-mêmes et toute la classe riche ou aisée qui vient à Nice, chaque année, ignore. Il avait causé avec les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson, les matelots du port, les fleuristes, les conducteurs de tramways et les pauvres. Grenouilleau s’intéressait à tout, à condition qu’on le laissât faire à sa guise, à son heure, en compagnie des siens: le matin appartient au peuple. Et il en rapportait une moisson de connaissances sur le Midi qu’il confiait à son ami Pfister en le regardant faire son automobile, et dont profita et s’émerveilla M. Bullion, un moment, en passant par là pour donner des ordres.
—Ah! ah! dit à sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le savais bien que ce «populo» n’est pas si bête, et qu’en plus d’une occasion même il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arrivé d’hier, et qui ne sait que dormir, dites-vous, pour peu que je réussisse à le faire parler au déjeuner, va en donner à rabattre au comte et à la comtesse Peaussier. C’est très curieux, très curieux, ce que ce garçon racontait à Pfister; nous ne nous levons pas si matin, nous autres; nous n’interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de seconde main... Je ferai raconter à Grenouilleau toute cette vie matinale d’une grande ville, et ses impressions naïves, qui sont si justes, avec des expressions... non pas académiques—tant pis!—mais de poète, oui, de poète, ma parole d’honneur!... Et je leur dirai, au comte et à la comtesse Peaussier: «C’est un pauvre petit gars, le fils d’un ouvrier, d’un simple ouvrier...»
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A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivèrent dans une victoria bien attelée et d’une élégante simplicité. C’étaient, d’ailleurs, des gens fort bien. D’autres personnes étaient là déjà, et, quoiqu’on n’eût point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur annonça qu’il leur réservait une surprise. On attendit la surprise. Elle ne se présentait point. M. Bullion dit un mot à l’oreille d’un domestique. Le domestique revint et dit un mot à l’oreille de son maître. M. Bullion commanda d’attendre. Mᵐᵉ Bullion, plus avisée et qui s’impatientait, commanda qu’on allât voir aux écuries, au garage. L’anxiété des convives augmenta: quelle surprise pouvait venir du garage ou des écuries? On hasardait cent hypothèses; enfin, l’on s’énervait un peu. M. Bullion leur dit alors:
—Voilà: j’aurai l’honneur de vous faire déjeuner avec un pauvre petit gars qui n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d’un ouvrier, d’un simple petit ouvrier...
—Bravo!... bravo!...