—Quand donc mangez-vous? Je ne vous vois point faire votre petit fricot...

Il attendait pour cela que la nuit fût venue; il allumait des «brindilles» qui l’éclairaient bien suffisamment en faisant chauffer sa soupe, mais il utilisait le jour, jusqu’à la dernière lueur, à la lecture. Il s’instruisait. Je lui avais vu entre les mains des journaux. Sa logeuse lui donnait L’Humanité; une certaine comtesse, dont il avait gardé l’hôtel pendant qu’on l’édifiait, lui faisait remettre La Croix par son concierge; les contradictions de ces feuilles lui échappaient totalement, semblait-il; il y cherchait des faits-divers et leur préférait de beaucoup les fascicules d’une publication sur l’astronomie. L’astronomie était son fait; voilà un sujet qui lui plaisait. Il me dit, à propos de son astronomie, ces mots frappants: «Au moins, ça n’est pas mesquin, et puis ça invite l’homme à penser...» Il choisissait ses termes; il avait, comme certaines gens du peuple, une coquetterie du beau langage. Pour le moment, les jours s’écourtaient; il ne pouvait consacrer que peu de temps à sa lecture. J’avais remarqué qu’il avait une petite lampe:

—Par économie, me dit-il, je ne l’allume que le moins possible; d’ailleurs, il faut compter avec ces canailles de courants d’air...

Ce bon vieux me gagnait tout à fait. Pour n’avoir pas l’air ému, je lui adressai une question banale:

—Comment vous appelez-vous?

—Loriot, Henri-Théodore-Auguste...

Et, selon l’habitude des pauvres, il porta aussitôt la main à la poche intérieure de sa veste, afin d’«exhiber ses papiers». Je protestai: je ne demandais son nom que pour savoir comment l’appeler tant qu’il serait mon voisin; mais il n’était pas homme à interrompre un geste commencé; je dus lire.

—Tiens! vous êtes médaillé militaire?

Il secoua la tête:

—Oh! oh!... Solferino, ça ne me rajeunit pas!