Pour me raconter son histoire, il donna le coup d’épaule à la porte mobile, car il n’était pas à l’aise pour me parler à travers la claire-voie, et il s’avança dans la rue encore obscure, jusque sous le quinquet allumé qui signalait le chantier. Il avait une figure assez fine, des cheveux blancs et drus, coupés ras, un œil intelligent, avec je ne sais quoi de jeune ou de timide qui me déconcertait un peu. Deux choses me gênaient en lui, qui n’en faisaient peut-être qu’une: ce regard, si vif pourtant, et qui, je ne sais pourquoi, me donnait l’idée d’une plante fraîche brisée par un grand coup de vent, et une obstination à me parler la tête découverte, avec une déférence hors de propos. J’avais remarqué aussi qu’il cirait les chaussures du maître compagnon et se montrait serviable aux maçons même. Le moindre goujat le traitait de haut. Cependant tout en lui marquait qu’il n’avait pas passé sa vie dans une situation inférieure.

En effet il m’apprit qu’il avait eu de beaux jours: il avait été entrepreneur, concessionnaire de la Ville. «C’était un temps, disait-il, où l’on ne brassait pas les affaires aussi en grand qu’aujourd’hui, mais où il y avait plus d’honneur dans les traités...» Un moment était venu où plus de «malice» était nécessaire; il confessait son défaut: il manquait de méfiance, il ne se tenait pas sur le «qui vive»! On avait dû l’étriller ferme. Il disait tout à coup «mes malheurs» sans les spécifier davantage. «C’était un temps, disait-il encore, où l’on ne se relevait pas aussi effrontément qu’aujourd’hui...»

Son besoin de se confier était évident, mais il avait une peur de chien battu qu’on abusât de sa confidence. Bien des soirs, il me parla de «ses malheurs» avant de me confesser qu’il avait fait faillite. Et la sueur lui perlait au front, au moment où il prononça ce mot, et il regardait autour de nous comme un animal aux abois, comme s’il eût craint que Baladin lui-même n’allât aboyer le déshonneur de son maître.

Il avait une telle foi en la tare que certains mots comportent qu’il traînait depuis lors son existence comme un galérien marqué au fer; il acceptait le mépris des hommes et trouvait que la vie était encore «gentille» de permettre à un failli non réhabilité de contempler, la nuit, les étoiles, et de faire deux fois par jour, et sans manquer de chaussures, le trajet de Ménilmontant à Passy, en compagnie d’un chien «amical».

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Un soir d’hiver, le père Loriot, par extraordinaire, n’arriva pas à l’heure. De ma fenêtre, j’explorai la rue, et de droite et de gauche; l’apparition quotidienne de mon pauvre vieux et de son chien Baladin me manquait; les becs de gaz s’allumaient; les maçons quittaient le chantier; je vis le maître compagnon faire comme moi, les mains en lunette d’approche, dans la direction de la rue du Bouquet-d’Auteuil. La curiosité me prit, un peu d’inquiétude aussi, et je descendis dans la rue, simulant la flânerie, pour avoir le droit de dire au maître compagnon:

—Le gardien est en retard...

—Sacré vieux traînard! dit le maître en voilà un qui ne se soucie pas que je manque mon train des Moulineaux!...

—Ah! osai-je observer, c’est qu’il ne prend pas le train, lui...

Le maître compagnon eut un sourire: il me jugeait «original» et un peu «rigolo» parce que je m’intéressais à son gardien de nuit. Il dit, haussant l’épaule: