Ces hésitations, ces plaisanteries faisaient mal, non pas à Paul, mais à sa mère. Nonobstant le parti de la discrétion définitivement adopté, madame Chef-Boutonne ne put s’empêcher, au prochain dîner qu’elle donna, de glisser dans la corbeille de fleurs un mètre cinquante centimètres de ruban violet qu’elle avait acheté, de vieille date, furtivement, sous les galeries du Palais-Royal, dans l’intention d’en décorer, dès la première communication officielle, toute la garde-robe de son fils. Ce ruban long, maigre et sournois, serpentait à la dérobée sous le muguet et les iris. Il était possible qu’on ne l’aperçût point. On pouvait aussi l’apercevoir et n’en pas saisir le caractère allégorique. En fait, quelqu’un l’aperçut; quelque autre en saisit le sens, et des allusions maigres, sournoises et longues comme le ruban, serpentèrent parmi les convives, puis se gonflèrent en compliments qui furent lourds à porter!

Or, en quittant la table au bras de M. Chef-Boutonne, madame de Saint-Évertèbre, cette luronne, belle encore, empoigna au passage le revers d’habit de Paul et dit:

—A votre âge, jeune homme! ce n’est pas au ministre qu’on arrache un bout de ruban...

Et Paul, naïf:

—A qui donc, madame?

On vit, au geste et à la façon de rire de madame de Saint-Évertèbre, qu’elle confiait quelque gaillardise à l’oreille du papa. Elle se retourna vers le fils, et, comme s’il l’avait entendue ou devinée:

—Et on le met, dit-elle, tout parfumé, sur son cœur!...

Déjà de timides bruits avaient couru, d’après lesquels les Saint-Évertèbre jugeaient Paul fort gentil, mais, saprelotte! un peu novice; et s’ils semblaient l’accepter pour gendre, du moins désiraient-ils que l’homme destiné à leur fille, appelé à tâter d’une pâte de cette qualité, précédemment, au moins, connût un peu la matière!

Et c’était le plus secret des mille supplices qu’une mère endure, dans l’âme de madame Chef-Boutonne, que ce souci déjà ancien: si accompli que fût Paul, son brillant jamais n’avait ébloui une femme. Certes il plaisait beaucoup à toutes, mais il ne plairait donc point à l’une d’elles? Le pire était que, sur ce chapitre, Paul lui-même, le plus intéressé, semblait totalement désintéressé. Loin de madame Chef-Boutonne le vœu de voir mettre à mal aucune personne fréquentant sa maison!... Mais, à s’interroger bien intimement là-dessus, elle confessait que le déplaisir qu’un tel accident entraîne n’est pas sans quelques avantages... Hélas! nul accident, non, pas le moindre, n’embarrassait la voie régulière, directe, sans aspérités ni courbures, sur laquelle Paul, une bonne fois lancé, roulait, immaculé, vers son avenir.

Beaubrun qui souvent accompagnait Paul, au théâtre, en soirée, voire à des bals de ministères, sondé par sa belle-mère, engainait son monocle, allumait un œil scrutant tout le passé et toutes les circonstances, laissait choir le monocle, mourir son œil, et faisait: