—Je viens de chez cette dame, dit madame Taupier, c’est la raison pourquoi vous me voyez si essoufflée. Cette dame m’a dit: «C’est très bien; mais avez-vous vu madame Dieulafait d’Oudart?—Non, je n’avais point vu madame Dieulafait d’Oudart.—Voyez-la! m’a dit madame Chef-Boutonne.—Mais, madame...—Voyez-la! m’a répété cette dame; je ne saurais rien faire à ce propos sans elle: le jeune Lepoiroux est son protégé.—Mais, madame...» Enfin il a bien fallu que je confie à cette dame, et je vais en faire autant à vous, madame, puisque le sort m’y oblige: madame Lepoiroux m’avait bien recommandé de ne m’adresser à vous qu’en second.
—Ah! ah! fit madame Dieulafait d’Oudart, en second!... à moi, en second!...
—Oh! mon Dieu, madame, dit simplement madame Taupier, vous auriez tort de vous en offenser: l’avantage de passer ici en premier n’est pas grand...
—C’est parfait! Vous vous êtes acquittée de la commission en suivant la voie hiérarchique établie par madame Lepoiroux: eh bien! nous nous concerterons, madame Chef-Boutonne... et moi, «en second»... sur ce qu’il y a à faire... A tant de protecteurs, ce n’est pas vous qui sauriez y perdre, madame Taupier!
Puis conduisant sur le palier la patronne de l’Hôtel Condé et de Bretagne, madame d’Oudart lui mit un louis dans la main, afin que le jeune Lepoiroux fût transporté à l’hôpital dans les meilleures conditions possibles.
Et au milieu de ses malades, dans le désordre de son appartement, sous le poids de soucis divers, et de soucis d’argent, en particulier, madame Dieulafait d’Oudart demeura surtout peinée que la veuve Lepoiroux, réduite aux abois, recourût à une autre avant de recourir à elle. Cependant, n’avait-elle pas dit, quelques mois précédemment, à la patronne de l’hôtel: «Mais je n’ai pas à payer la note de M. Lepoiroux, j’imagine?...» Elle l’avait dit; mais il n’était pas question, alors, de voir madame Chef-Boutonne la payer.
Madame Chef-Boutonne vint aussitôt rue Férou. On dut la recevoir dans la salle à manger, un coude appuyé sur la table: on se lamenta sur les maladies régnantes, et les deux femmes dirent en même temps:
—A propos!... le jeune Lepoiroux...
Alors se disputa l’honneur de protéger le jeune Lepoiroux.
L’action était délicate. Madame Chef-Boutonne ne tenait pas à payer la note; payer la note excédait les moyens de madame Dieulafait d’Oudart. Décliner la mesure généreuse que l’on sollicitait de son crédit, de sa renommée, serait-ce de la part de madame Chef-Boutonne un geste bien élégant? Refuser tout court sa contribution, était-ce possible à madame Dieulafait d’Oudart?... Les deux femmes s’exposèrent l’une l’autre témérairement, parèrent de molles attaques, ripostèrent gauchement, et puis soudain se dérobèrent: tout était à recommencer. Enfin, lors d’une reprise, l’une d’elles ayant, à tout hasard, avancé un: «Coupons en deux la poire!» l’autre mit bas les armes, enjolivant du moins le pis aller d’un mot: