Il était tout prêt à quitter Paris.
Alex rapportait avec lui comme une odeur de feuillages, de verveine et de fraises des quatre saisons mêlées à la framboise. Le soir de son retour, après le dîner, une grosse pluie tomba. Lorsqu’il pleuvait, l’été, d’ordinaire on laissait les fenêtres ouvertes, et l’on s’approchait, autant que possible, des gouttes lourdes, pareilles, en leur chute, à de longs fils d’argent tendus du ciel à la terre, et que colorait au passage la lumière des lampes. Elles atteignaient la cour dallée en claquant, comme des œufs d’oiseaux qu’on eût jetés du cinquième étage, et, quand une femme avait à traverser les douze mètres carrés, sous l’ondée, en s’abritant d’un parapluie ou de sa jupe, elle poussait un cri, et, à peine arrivée, racontait son expédition à haute voix... Et l’on remarquait que le piano se taisait, les soirs de pluie, ainsi que la voix qui avait coutume de chanter, comme si, par soi seul, le phénomène de la pluie d’été, qui répand une certaine torpeur, un peu de bien-être et de la mélancolie, comblait le modeste et intime goût de poésie que flatte, chez tout être humain, une note musicale, un chant...
Toute amoureuse est rêveuse, et, ce soir, le long de ces beaux fils d’argent, s’enroulèrent et cabriolèrent des rêves que madame Dieulafait d’Oudart tenait résolument prisonniers.
Elle les tenait prisonniers, car l’ivresse maternelle a des bornes; ainsi, la mère d’Alex, qui, parfois, voyait, en imagination, les lettres de faire part du mariage de son fils:—«Monsieur Lhommeau, ancien conseiller à la Cour d’appel de Poitiers, chevalier de la Légion d’honneur, madame veuve Dieulafait d’Oudart, etc...»—n’avait jamais, non jamais permis à ses yeux, de lire, fût-ce en un songe, sur ce vélin, le nom de mademoiselle de Quatrespée. Elle le lut. Elle le lut sur de blanches feuilles de vélin fabriqué à Angoulême, peut-être, et par Babouin,—ô ironie!—sur de blanches feuilles de vélin qu’un ange charmant, descendu malgré la pluie, avec le son des cloches, lui présentait avec des façons d’une grâce accomplie, en lui adressant un petit discours, mais d’une voix si douce qu’on l’entendait mal, et qui toutefois se terminait par ces mots: «parce que vous avez beaucoup aimé!...»
Ces mots, quand elle les entendit, lui parurent tellement vrais et si dignes de la justice divine qu’elle s’attendrit et pleura, en ayant l’air de regarder tomber la pluie. De ce moment, elle ne douta plus qu’elle n’eût mérité, en effet, par son immense amour, que son fils épousât une demoiselle de Quatrespée. Et elle pensa à l’allée du potager de Nouaillé, bordée par le double cordon de pommiers nains, et où, de tout temps, elle ne savait pourquoi, elle avait désiré voir son fils se promener au bras d’une jeune fille très distinguée, riche si possible, et de famille excellente...
Il n’était pas encore permis de parler de cela, assurément; mais son trouble joyeux éclata et fut apparent, en ce qu’elle s’apitoya sur le sort de cette pauvre Nathalie Lepoiroux, exilée à Yvernaucourt (Ardennes), voire sur le sort de madame Chef-Boutonne, qu’à tort ou à raison, en toute franchise, elle plaignait, à cause de sa fille qui ne se conduisait pas bien, et à cause de son fils, un crétin.
Compatir au sort de ses deux rivales fut désormais pour elle une manière discrète, inconsciente, sincère, de chanter, par anticipation, son personnel cantique d’allégresse.
LV
Il arriva, un soir, rue Férou,—non pas portée par un ange,—une de ces larges et blanches enveloppes qui contiennent l’annonce d’un mariage. Elle était adressée à Alex; il l’ouvrit négligemment.
—Qui est-ce qui se marie? lui demanda sa mère.