—Qui se cachent des Chef-Boutonne!

—Ah! mon Dieu! s’ils apprenaient que nous sommes là, à quatre pas de chez eux!... Non, non, Alex, ce n’est pas possible; une fois pour toutes, je te prie de ne pas me faire perdre la tête: ce n’est pas possible.

Une heure plus tard, la mère et le fils entraient furtivement au restaurant Foyot, après avoir fait porter, par le garçon de l’hôtel, un mot d’excuse aux Chef-Boutonne et promis leur visite seulement pour l’après-midi.

Au restaurant, elle tremblait de contentement, d’inquiétude, d’amour et de peur, comme une jeune pensionnaire enlevée. Elle savait bien que escapade était folle, tout opposée au but de son voyage, et de nature à embrouiller davantage les liens fragiles avec sa précieuse amie; mais elle ne résistait pas au plaisir de ce grand gamin chéri.

V

Madame d’Oudart, bien qu’ayant fait, dans l’après-midi, sa visite, était revenue à Nouaillé plus tourmentée qu’avant le voyage de Paris. M. Lhommeau, son vieux père, s’obstinait, lui, à ne voir rien d’alarmant dans la situation de son petit-fils.

—Supprimons Paul, disait-il, et Alex est un simple étudiant en droit, comme je l’ai été moi-même en 1845, à l’Hôtel des Grands Hommes, aussi inconfortable que l’Hôtel Condé et de Bretagne... du diable si j’y ai fait attention!... Il emploiera à achever ses études le temps qu’il faudra: quelle mouche vous pique? Eh! pardieu, c’est le plus beau temps de la vie. La liberté, La jeunesse!... les promenades du dimanche à Robinson!... Saprelotte! que n’ai-je été un cancre et fait durer cela quinze ans!

Madame d’Oudart n’était pas assez informée pour répondre à son père que toutes choses vont plus vite aujourd’hui qu’elles n’allaient en 1845 et que la lutte est d’année en année plus âpre entre les jeunes gens destinés à occuper des places honorables; mais un exemple avait frappé ses yeux: celui de madame Chef-Boutonne, plus au fait qu’elle des nécessités du jour, plus riche qu’elle incomparablement, et incomparablement mieux fournie de relations influentes, et qui, cependant, s’acharnait à la réussite de Paul—déjà travailleur et docile—avec la ténacité, la régularité et l’énergie de l’acrobate domptant les muscles et le squelette du pauvre petit condamné au tour de force ou à la mort.

Entre Paul et Alex, une rivalité se trouvait établie: c’était pour la mère d’Alex une préoccupation nouvelle dans sa vie, une phase du développement des enfants qu’elle n’avait pas prévue et qui se présentait à elle tout à coup. «Supprimer Paul»? Ah! que non! Paul existait bel et bien. Et les relations avec les Chef-Boutonne? Mais c’était là-dessus que, bon gré mal gré, l’avenir d’Alex était fondé!

Tout son Nouaillé, dès le lendemain, parla à madame Dieulafait d’Oudart un langage inaccoutumé. Une si grande paix régnait sur le petit domaine! C’était le temps de la moisson: un métayer fauchait le seigle sur la côte; un chaud soleil dorait les abricots; et, de sa fenêtre, elle voyait aux espaliers les grosses joues congestionnées des pêches; les trois chiens gambadaient au pied de la maison; sous les épais ombrages jaunis, le râteau sur le gravier frais faisait un bruit de perles. Délicieux et paisibles moments! Que n’avait-elle laissé Alex continuer ses études à Poitiers, comme le lui conseillait le notaire! on l’eût marié dans le pays et elle eût vu, dans quelques années, de beaux enfants jouer sur la pelouse. C’eût été la tranquillité, une saine joie, et que d’heures amères épargnées!... la présente, entre autres: madame Dieulafait d’Oudart ne méditait-elle pas de quitter Nouaillé, ses fermes, son jardin, son vieux père, pour s’en aller là-bas, dans ce Quartier latin traversé hier, contribuer de ses mains à détruire la choquante inégalité entre son Alex et Paul Chef-Boutonne?...