Elle se rendit chez son notaire, et s’ouvrit à lui du dessein qu’elle avait de s’installer à Paris. Maître Thurageau pencha la tête sur l’épaule et poussa ses lèvres rasées en avant, les contracta, les festonna, à faire croire, en vérité, qu’il allait, par là, pondre un œuf.

La cliente vit bien la grimace, et n’y trouva rien de comique. A un millier de francs près, le redoutable Thurageau avait présent à l’esprit l’état de la fortune des Dieulafait d’Oudart, et il faisait ce cul-de-poule-là depuis deux années environ, c’est-à-dire depuis qu’Alex était jeune homme, et chaque fois que la maman venait toucher des coupons, et aussi, hélas! écorner quelque titre de rente.

Le notaire voulut lui citer des chiffres. Elle improvisa de ses deux mains un paravent et, derrière cette cloison, pour moins entendre encore, elle détourna la tête.

—Ce qui est fait est fait, dit-elle. Il y a des nécessités contre lesquelles toute raison est vaine... Il faut, vous le voyez bien, que mon fils parvienne à se créer une situation, y devrais-je consacrer le dernier lopin de ma terre.

Elle était résolue, en effet, à y consacrer son dernier lopin; mais son instinct conservateur se révoltait contre un attentat à la fortune, qu’elle tenait pour criminel: elle voulait le commettre en se le cachant à elle-même, et elle tâchait de l’ignorer. Ne considérait-elle pas aussi son excessive complaisance pour Alex comme une passion qu’elle ne dompterait pas? et toute folie accomplie pour Alex ne lui semblait-elle pas, en une partie ombreuse de sa conscience, être bénie par un Dieu inconnu, magnifique et puissant,—non pas celui de la sagesse courante,—et de qui il était bien vain de parler au notaire?

Thurageau lui énuméra quelques prix d’appartements à Paris: il avait là les feuilles des agences; il la renseigna sur la cherté de la vie.

—Ma décision est prise, dit-elle.

—Ah! voilà qui me dispense de vous conseiller de ne la pas prendre.

Et elle quitta l’étude, à la fois misérable et heureuse, comme une femme, déjà coupable d’intention, qui vient de confier son trouble à un confesseur, et court au péché.

VIII