Un landau familial, deux tranquilles chevaux qui vous menaient à Poitiers en vingt minutes, des domestiques anciens et fidèles, un chien couchant et deux bassets, pour qu’Alex pût tirer le lapin et le perdreau, rendaient l’exil rustique fort supportable, et la vie de M. Lhommeau, de sa fille et de son petit-fils y eût coulé paisiblement, s’il n’eût été question, chaque jour et à toute heure, de l’avenir incertain d’Alex.

Alex ne manifestait aucune disposition particulière. Sans doute eût-il suivi la carrière paternelle, si madame Dieulafait d’Oudart, épouvantée par le sort tragique du commandant, n’eût déclaré à son fils, achevant alors sa troisième, qu’il ne serait pas militaire. Alex n’objecta rien à cette décision. Il apprécia ce qu’elle contenait de bon, et c’est qu’elle le dispensait de l’effort qu’eût nécessité le concours de Saint-Cyr; et il acheva ses études plus mollement qu’il ne les avait commencées, point du tout dans la queue de la classe, à vrai dire, jamais non plus dans la meilleure moitié, ni mal noté ni félicité, échappant à toute réprimande, bien vu de tous et emportant en somme l’estime de ses maîtres, grâce à une vertu qui, pour n’être pas brillante, en vaut d’autres, il faut bien le croire: ce garçon était «sympathique».

—C’est un don des fées, disait à madame Dieulafait d’Oudart son vieux notaire, maître Thurageau, fiez-vous donc au coup de baguette que votre cher Alex a reçu en naissant, et ne vous tourmentez point tant de l’avenir. Voulez-vous que je prenne monsieur votre fils dans mon étude? Il se formera à la pratique des affaires sans perdre un seul cours de droit...

—Et après, Thurageau?

—Après?... Eh bien, mon Dieu, si, comme je le suppose, vous avez peu de goût à le faire entrer dans la magistrature nouvelle, nous lui achèterons une étude!...

—Avec quoi? grand Dieu!... Nous ne sommes pas riches, mon cher Thurageau, vous le savez mieux que personne!...

—Alex aura Nouaillé, un jour. Ce n’est pas une fortune, mais c’est un gentil lopin de terre, une demeure agréable et même séduisante. Avec cela, un nom qui sonne bien et la bonne mine du jeune homme, eh! parbleu, il n’en faut pas plus pour nous garantir...

—Tout beau! tout beau! je vous entends. Je ne veux pas faire de mon fils un oisif, et encore moins un coureur de dot!...

Les paroles du notaire ne furent pas écoutées. Madame Dieulafait d’Oudart éprouvait l’invincible besoin de relever la médiocrité des premières études de son fils au moyen du lustre que confèrent les diplômes conquis à Paris. Son cœur se déchirait à la pensée de se séparer de son fils, mais nulle douleur n’eût payé trop cher une satisfaction d’amour-propre. Le grand père Lhommeau, lui-même, avait été reçu docteur en droit à Paris; il parlait fréquemment de son séjour au Quartier latin: c’était du temps des grisettes, de la pipe et des pantalons de nankin, et ces six ans passés sur la colline Sainte-Geneviève laissaient au bonhomme la nostalgie d’un paradis perdu.

Madame d’Oudart possédait à Paris une amie, nommée madame Chef-Boutonne, avec qui elle entretenait une correspondance régulière et chez qui elle descendait les années d’Exposition universelle. Les Chef-Boutonne avaient deux enfants: une fille mariée et un fils de l’âge même d’Alex, ce qui peut-être contribuait à maintenir entre les deux anciennes compagnes de couvent un lien sans cesse raffermi par les mille alertes que causent aux mamans la santé et les incidents d’école, assez semblables, que l’on habite le Poitou ou Paris. Un des soucis constants de madame Dieulafait d’Oudart avait été qu’Alex ne se laissât pas distancer, dans la course aux diplômes universitaires, par le jeune Paul Chef-Boutonne. Hélas! Alex avait échoué à la seconde partie du baccalauréat ès lettres. O dur aveu à faire aux Chef-Boutonne!