Alex revint régulièrement, deux fois la semaine, rue de l’Ancienne-Comédie. Comme il consacrait deux soirées à ses amis, deux à Louise,—à l’Hôtel Condé et de Bretagne,—et une au moins aux Chef-Boutonne, il lui restait tout juste un soir désormais pour ouvrir, sous la lampe maternelle, quelques livres de droit.

Ce soir-là lui manqua bientôt, parce qu’il fut invité à une petite sauterie hebdomadaire chez la mère de mademoiselle Raymonde, madame veuve Proupa.

XV

Madame Proupa était la veuve d’un appariteur à la Faculté des lettres. La fonction exercée par feu son mari, qui consiste essentiellement à veiller à la propreté relative de l’amphithéâtre et à préparer la carafe d’eau du conférencier, ne laissait pas, quoique modeste, d’enorgueillir encore madame Proupa, d’ailleurs sensée en sa fierté: car, dans le siècle de la science, tout ce qui touche au haut enseignement, fût-ce du balai, ennoblit en quelque mesure. Le revers est que tout ce qui touche à l’enseignement, haut ou bas, n’enrichit point. Madame Proupa confectionnait jour et nuit de petits ouvrages de main dont «ces dames des professeurs» lui assuraient le débit, et mademoiselle Raymonde avait un emploi dans une maison d’éditions classiques.

Ces pauvres femmes habitaient deux pièces au quatrième étage d’une vieille maison de la rue Clovis, d’où l’on entendait les roulements de tambour du lycée Henri IV et de l’École polytechnique.

Elles n’avaient, à elles deux, qu’une chambre, la salle à manger était le salon, et, pour danser, on démontait la table et laissait tout honneur au piano.—Le moyen de ne pas donner à danser quand on a une jeune fille à marier?...

Alex rencontra là le groupe de la salle Denis favorable aux Proupa. Il était composé de jeunes filles insignifiantes, et de mères veuves, de qui l’aspect, la tenue, le langage, rappelaient à s’y méprendre la mère de mademoiselle Raymonde. Deux messieurs seulement avec Alex étaient invités: un parent nommé M. Milius, d’une cinquantaine d’années, le boute-en-train de la compagnie, et un élève de la salle de danse, employé à la direction du contentieux, au ministère des affaires étrangères, s’il vous plaît, et nommé M. de Bérébère, mais chauve comme César et le visage rasé, sans âge apparent, de fort bonnes façons, appréciateur évident, doux et patient, de la beauté de Raymonde. Deux couples péniblement pouvaient se mouvoir à la fois.

Ce n’était pas pour rire que l’on accomplissait ce rite sacré de la danse, prélude de l’union des sexes. Et le mal que l’on se donnait, l’exiguïté de l’endroit, peu propice aux plaisirs, le sérieux de l’assistance, la présence de ce triste amoureux, M. de Bérébère, la présence même de ce Milius, élément comique indispensable à tout drame, et jusqu’à la beauté réelle du couple d’Alex et de Raymonde enlacés,—banale ou ridicule, inconsciente assurément, cette réunion projetait sur la muraille une ombre plus tragique que burlesque.

Cependant Alex, emporté par une ardeur bien naturelle, entraînant sa danseuse dans la chambre à coucher, un moment déserte, lui écrasait la bouche d’un baiser fou. Raymonde dit:

—Oh! c’est mal!