—Si vous croyez que je ne vous ai pas vu, l’autre soir, quand vous avez eu fini de danser avec la gosse!... Vous n’étiez plus le même... Oh! oh! je la connais, votre figure! Vous n’étiez plus le même: vous aviez l’air mauvais. Qu’est-ce qu’elle a bien pu vous insinuer, la petite vermine? Oh! il n’y a pas que moi qui m’en suis aperçue; maman m’a dit en montant l’escalier, à la maison: «Brosse-toi, ma fille, on t’a encore traînée dans la boue...» Et l’autre, donc, le rasé, vous savez, qui voit tout, qui entend tout!... et quand on m’a maltraitée, je m’en aperçois: il est plus tendre avec moi, et plus hardi. On dirait que ça lui profite!...

L’âme légère d’Alex n’échappait pas complètement au pouvoir de ces paroles douloureuses livrant le secret de la vie d’une jeune fille pauvre; mais, à mesure que la compassion le gagnait, il en était incommodé, parce que ce sentiment ne s’accordait pas avec celui qu’il éprouvait pour Raymonde: il la désirait d’autant mieux qu’il était plus touché par sa condition déplorable.

Il disait, pour la tranquilliser:

—Vous imaginez-vous que je crois tout ce qu’il plaît à ces pies borgnes de raconter?

—Il suffit qu’on vous le raconte!... A d’autres, passe encore! On n’en meurt pas, et le monde est si méchant qu’il faut bien s’y faire; mais, à vous, je ne peux pas souffrir qu’on dise de moi des horreurs. Je ne le peux pas; j’aime mieux mourir... Tout ce qu’on a pu vous dire est faux, monsieur Alex, faux, faux! Je vous le jure!...

En criant: «Je vous le jure», elle leva la main comme pour prêter serment, et atteignit son chapeau qui pivota autour de l’unique épingle fixée en arrière, dans son lourd chignon.

Alex sourit, en la voyant un peu décoiffée, et il regarda ses beaux cheveux d’un noir de jais et ses yeux bruns, humides. Et, tout à coup, il la baisa à pleines lèvres. En même temps, d’un geste habituel, il tirait l’épingle du chapeau: épingle et chapeau tombèrent. Et il affolait de baisers cette belle fille amoureuse, tout en s’affolant lui-même à seulement toucher de la main ce jersey plein et tendu à rompre par les derniers soulèvements des sanglots.

Elle n’éprouva aucune honte et eut la rare vertu de ne pas feindre d’en éprouver. Elle était venue sans préméditer, assurément, une telle conclusion à son entretien, mais non pas sans savoir qu’elle s’y exposait. Se donner à l’être charmant qu’avaient choisi son cœur et ses désirs ne lui paraissait pas un indigne parti; tout au contraire, quelle beauté que cela, quelle suavité et quelle pureté! Les baisers d’Alex, ah! quel torrent d’eau limpide, et qui lui lavait le visage! Qu’elle était loin, maintenant, la peur des dégoûtants contacts dont la malice de femmes ennemies l’avait voulu souiller!... Par-dessus tout, Alex savait qu’elle n’avait appartenu à nul homme. Et elle se sentait radieuse, fière, prête à crier partout son amour triomphant. Elle oubliait tout ce qui n’était pas de cet heureux matin: la méchanceté humaine, et la mort même qu’elle avait souhaitée. Une seule chose demeurait pour elle: quelques minutes de poésie dont sa vie serait à jamais parée.

Et pour celui qui versait tant de poésie une seule chose demeurait: le souci d’éviter que sa mère surprît la présence de Raymonde. Deux pensées, mais bien légères, alternaient avec le souci; l’une était sceptique: «Les femmes sont faciles», et l’autre chagrine: «Le jour, pour en profiter, est vraiment mal choisi!...»

Mais tout se termina à souhait: Raymonde put s’évader avant que madame d’Oudart fût revenue de la messe; et Alex, étonné que des choses si imprévues et si tumultueuses eussent pu se passer en un temps si court, s’étendit et fit un somme... Il était convoqué à l’École de droit pour l’après-midi.