XXIV

Madame Dieulafait d’Oudart était satisfaite de son fils. Les études d’Alex se poursuivaient, aux yeux du monde, comme celles de tout élève de seconde année. On ne le voyait point se surmener, il est vrai, plus qu’il ne l’avait fait pour réparer son premier échec; mais s’en fallait-il donc alarmer? Non, puisque par cette douce méthode il avait réparé l’échec. Aussi sa mère laissait-elle au jeune homme la liberté la plus large. Et si l’on venait l’interroger à propos de lui, elle disait, répétant une expression familière aux Chef-Boutonne:

—Mon fils? mais il «cumule» les études de droit et celles de l’École des Sciences politiques!...

Comme Paul et comme Hilaire, Alex «cumulait» les études.

Il «cumulait» non moins les relations amoureuses avec Raymonde et avec Louise.

Pauvre petite et gaie Louise!... son amant était bien coupable envers elle. Elle ne s’en doutait point, car, malgré sa Raymonde, Alex était pour Louise toujours charmant, et la retrouvait avec le même plaisir... Il n’avait que plaisir avec elle! Elle était sans cesse d’égale humeur; elle voulait tout ce qu’il voulait; elle était heureuse pourvu qu’il fût exact, et, s’il manquait un rendez-vous, elle ne lui témoignait pas, au prochain, qu’elle en avait souffert. Elle ne lui demandait rien, ne désirait rien, ne pouvait rien accepter de lui, que la grenadine au café Voltaire, et, de temps en temps, dans la rue, un bouquet de violettes de deux sous.

Mais au jour de l’an, ah! par exemple, au jour de l’an, Louise souffrait qu’on la bourrât de marrons glacés.

Pour se procurer ces marrons glacés, un des derniers jours de décembre, à six heures, on passait l’eau. En certaines rues, on osait se donner le bras; en telles autres, déterminées, on adoptait chacun son trottoir: c’était selon le risque que courait Louise de rencontrer quelqu’un du Ministère ou des Gobelins. Des alertes! et des rires! des cris! et des silences!... et des façons de s’ignorer l’un l’autre comme chien et chat, et puis de se blottir l’un contre l’autre lorsqu’on se retrouvait coude à coude! Louise avait un penchant à n’aller que par les rues étroites, à demi sombres et désertes, où l’on se croit tranquilles comme des gens mariés, et où l’ami peut être tenté de vous donner un baiser qu’on refuse; mais elle était également attirée par la lumière et l’agrément des étalages; et elle était talonnée par l’heure rapide qui marche toujours plus vite que les petites employées riches d’une heure de liberté. Alex disait: «Pour revenir, nous prendrons une voiture!...» Prendre une voiture semblait à Louise un luxe, une dilapidation, et elle jouissait de la seule possibilité de commettre pareille folie, avec une crainte délicieuse.

Charme des rues de Paris, l’hiver, pour les gens simples à qui tous les plaisirs sont mesurés! Pieds dans la boue, jupes retroussées que soi-même l’on décrottera demain, avant l’aube; parapluie ouvert et refermé; bourrasque, éclaircie soudaines; menaces d’être éborgnée; bousculade de rustre; compliment lapidaire du petit voyou; regards de convoitise et regards d’extase dont on sourit, mais qu’on inscrit dans sa biographie intime; traversée de la rue: attente, en paquets, du moment favorable; coup d’œil expérimenté sur les naseaux fumants des plus proches «canassons»: en avant! haut les jupes! On dirait un passage du gué. On s’est perdu, on se cherche; on ose s’appeler: «Chéri!—Chérie!» Figure du bien-aimé aperçue toute rayée par la pluie scintillante, reperdue un long moment derrière un écran d’inconnus, réapparue tout à coup dans l’éclat violent des lumières, comme une barque précieuse dont l’on suit du rivage les mouvements sur la mer! Charme des rues de Paris!...

Et on achetait les marrons glacés, non pas, hélas! là où l’on avait décidé de les acheter, car le temps manquait toujours! On achetait vite: à peine le loisir de faire son choix!... Alex achetait trop de marrons glacés, vraiment trop!... Louise pinçait son ami à la manche en lui faisant les gros yeux. Elle était sincère; mais qu’on la violentât, voilà qui lui faisait savourer tout le péché de gourmandise!... Et l’on montait en fiacre: le plaisir était à son comble!... Marrons glacés et baisers dans le fiacre! Alarmes: peur de verser, peur du retard probable, peur des yeux indiscrets!... Intermèdes: baisers et marrons glacés!...