Trois ou quatre semaines après, le vaguemestre remettait au bureau de l'hôpital une lettre, écrite au stylo, parvenue en franchise postale, à l'adresse de «Madame Vanves, infirmière». La lettre fut portée à la villa qu'habitait la jeune femme expulsée. Elle était ainsi conçue:

«Madame,

«Je vous écris cette petite lettre d'un boyau comme j'en ai tant vu depuis le temps que c'est la mode pour nous d'y vivre. Vous en avez tant entendu parler vous-même que ce n'est pas la peine que je m'escrime à vous décrire mon terrier. Je vous dirai seulement que mon épaule va beaucoup mieux et ne me gêne qu'à certains moments où les nécessités de la vie exigent de ma part un peu de gymnastique non suédoise, je vous prie de le croire. Mais ce n'est pas ça qui me chagrine, c'est de vous avoir quittée un peu brusquement. La vie est dure et on ne fait pas toujours ce qu'on voudrait par le temps qui court.

«Je vous dirai, madame, que plutôt que de moisir au dépôt, j'ai préféré retourner vous savez où. Ici on entend la musique, sapristi! et le temps passe car on n'est pas sans occupation. Nous avons pris trois tranchées aux Boches avant-hier et nous sommes installés dans le dernier confort moderne de ces messieurs auquel il n'y aurait rien à redire si ce n'étaient les poux que ces cocos-là cultivent comme le blé chez nous; on les bat comme le grain et plus on en aplatit et plus il y en a. Mais je vous fais faire la grimace et je vois bien que vous allez me maudire une fois de plus: le sacré Plauchut ne vous fichera donc jamais la paix? Si, madame, et quand vous recevrez cette lettre si jamais quelque bonne âme se trouve pour la prendre dans mon gilet et vous la mettre à la poste, ledit Plauchut ne sera plus en passe de vous faire de la peine.

«Madame Vanves, quelque chose me dit que je ne vais pas aller loin. Je ne m'en chagrine pas, n'ayez crainte. Si j'étais encore à l'hôpital, je ferais peut-être encore le lâche, histoire de vous voir plus longtemps, mais ici un peu de plus un peu de moins, c'est kif-kif. Aussi je ne me ménage pas: j'ai déjà eu quelques paroles de félicitations de mes supérieurs—ah! nous sommes loin de l'officier gestionnaire!—et on m'a même laissé entendre que je serais cité. Tout ça c'est bien peu de chose! Être cité, gagner ses galons sur les champs de bataille, ça ne m'avancera pas beaucoup à vos yeux et ça ne diminuera pas la distance infranchissable qu'il y a de vous à moi. Mais si j'étais tué, madame Vanves, si cette lettre, en vous parvenant—car c'est par là que vous l'apprendrez—vous apprenait que je suis mort au champ d'honneur, comme on dit, peut-être que cette nouvelle, quoique bien banale encore, car il y a tant de pauvres bougres qui se la brisent de cette façon-là tous les jours, peut-être tout de même que vous jugeriez moins indigne l'audace que j'ai de vous dire que je vous aimais… Pardon! je ne peux pas encore aujourd'hui, sous les marmites qui font un boucan infernal autour de moi, je ne peux pas m'empêcher de vous répéter ce mot qui vous a tant offensée.

«Vous me pardonnerez, vous ne me maudirez pas quand vous saurez que si je meurs bien, c'est pour m'approcher de vous que je le fais. Oh! j'entends d'ici, malgré le sale boucan—j'entends votre douce voix qui me dit:

«Mon petit, je ne suis pour rien là-dedans: c'est à son pays qu'on offre sa vie…» Pardi, je ne suis pas moins bon patriote qu'un autre; je sais bien qu'il faut se faire hacher plutôt que d'être jamais Boche, mais voyez-vous, madame Vanves, après dix à onze mois de tranchées, on a quelquefois besoin d'être aidé à se faire une raison; on a besoin de se cramponner à une figure vivante: à un grand chef ou bien, comme je l'ai lu dans les vieilles histoires, «à sa Dame». Quand on sait qu'une figure fameuse vous regarde, il n'y a pas à dire, on a plus de cœur à accomplir la petite formalité. Moi, qu'est-ce que vous voulez? je suis né galant: ça n'était pas mal vu autrefois, à ce qu'on assure, chez nos vieux grands-pères français; aujourd'hui, c'est différent: il faut se cacher pour aimer la beauté. Tant pis! Ça sera donc en cachette de vous que je ferai quelque chose de pas ordinaire, mais j'ai l'espoir que cette lettre, en vous étant remise, vous dira que si je ne pouvais rien être pour vous de mon vivant, j'aurai eu du moins une minute—la dernière, sans doute—où il n'était pas indigne de vous, le pauvre Plauchut…

«Excusez-moi, madame Vanves, le lieutenant commande d'avancer…»

LE PRINCE BEL-AVENIR ET LE CHIEN PARLANT

Il était une fois un Roi et une Reine, d'un âge avancé, et qui avaient donné le jour à beaucoup d'enfants, tous plus beaux les uns que les autres, vigoureux, de cœur bien placé, et habiles à l'art de la guerre, certains, même, fertiles en esprit. Eh bien! malgré des dons si brillants chez ceux qui formaient l'espoir du royaume, malgré la bonté et la sagesse du Roi, les sujets se plaignaient de n'être pas heureux.