Le bon Roi et la bonne Reine s'adressèrent aux Fées qui étaient encore d'un utile secours dans ce temps-là, et l'une d'elles, nommée Maligne, leur annonça qu'ils auraient encore un fils qui ferait le bonheur d'un chacun.

En effet, la Reine mit au monde un garçon qui fut nommé le Prince
Bel-Avenir, puisqu'il devait apporter à tous un sort meilleur.

Le Prince était évidemment un cadeau du Ciel, mais, à l'examiner de près, il paraissait plutôt vomi des gouffres de l'enfer, tant il était vilain et contrefait.

Il portait une bosse entre les deux épaules, et non pas même au milieu; son ventre était ballonné comme celui d'un crapaud qu'on retourne du pied, et l'on eût juré qu'il ne se tiendrait jamais qu'à croupetons, tant ses jambettes étaient inégales. Quant au visage, autant vaudrait n'en point parler, si l'on n'était obligé de déclarer qu'un de ses yeux semblait ne pas pouvoir se détacher de l'Orient quand l'autre était attiré, à la chute du jour, par le globe du soleil réfléchi dans l'étang.

Ni le Roi ni la Reine ne firent une très bonne figure à la Fée Maligne, qui avait prédit sa naissance, lorsqu'elle fut invitée, selon l'usage, au baptême du jeune Prince Bel-Avenir, et priée d'être sa marraine. Toutefois Maligne n'en prit point ombrage, et, posant un doigt sur le front de son filleul, elle déclara qu'elle lui faisait le plus beau des dons qu'aucun homme eût jamais reçu.

«Ce n'est pas dommage, grommela dans sa barbe le vieux Roi, et voilà un don qu'on ne dira pas superflu!»

Comme ce don ne consistait ni en or ni en pierres précieuses, et que nul ne le pouvait apercevoir ni palper, il n'y eut bientôt qu'une pensée par tout le royaume: à savoir que la Fée Maligne s'était une seconde fois moquée du vieux Roi et de la vieille Reine, et, si ce n'eût été la crainte, personne ne se fût privé de hausser les épaules et d'inscrire des brocards sur les monuments publics. A la vérité, tout le monde ne s'en priva pas.

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Le Prince Bel-Avenir grandit, si l'on peut dire, en âge du moins, car pour le reste c'est à peine s'il gagnait quelques pouces de taille. Mais aussitôt qu'il eut appris l'usage de la parole, voilà qu'il se mit à amuser sa nourrice et les gens du Palais, et jusqu'aux petits enfants qu'on lui donnait pour compagnons de jeux, par l'ingéniosité qu'il avait à tirer parti de la moindre chose, fût-ce de rien. Non pas qu'il agençât des brindilles de bois pour construire des chariots, édifiât des moulins ou mît en branle des mécaniques tirées des découpages de boîtes à sardines où à gâteaux secs. Non, ces ressources puériles-là étaient connues bien avant lui. Mais vous lui donniez par exemple une allumette, il y voyait un obélisque de vingt mille pieds cubes et recouvert d'inscriptions qu'il déchiffrait à plaisir; d'une pantoufle, il faisait l'antre où Hercule habite; et un cent d'épingles piquées sur leur pelote suffisait pour qu'il vous fît croire qu'une ville était là avec ses tours, ses beffrois tintants et les innombrables cheminées où cuisaient des repas gigantesques. Il dédaignait les jouets magnifiques dont la Reine lui faisait présent, et, à plat ventre sur le sol, il soufflait dans la rainure du parquet en soulevant la poussière et, à entendre son commentaire, vous juriez assister à l'explosion d'une cargaison de pétrole dans les docks du pays ennemi. Le Prince était encore une sorte de marmot, qu'il avait la réputation de raconter des histoires auxquelles tout le monde, du petit au grand, se laissait prendre.

Ces histoires volaient de bouche en bouche. On les sut par cœur, et l'on y avait un goût très vif, parce qu'elles vous tiraient hors des spectacles que l'on voit tous les jours. Elles exaltaient les hauts faits de héros passés ou à venir, s'inspiraient de guerres horrifiques, ou bien, et c'est ce qui était le plus surprenant, narraient tout simplement des aventures bêtes comme chou, d'un berger et d'une bergère gardant côte à côte leurs moutons, et qui, s'étant souri un beau jour, s'épousaient et avaient beaucoup d'enfants… Il est, en effet, extraordinaire que les histoires les plus unies et les plus dépourvues d'incidents puissent avoir autant de prix que les machinations insensées.