Le Roi remarqua qu'il y avait beaucoup moins d'émeutes dans le pays, et que les Cahiers adressés annuellement par ses préfets étaient bien moins chargés de plaintes que par le passé. Bien entendu, il ne manquait pas d'attribuer ces résultats à sa bonne administration, qui tôt ou tard devait porter ses fruits. Lui-même se trouvait fort ragaillardi en sa vieillesse; il mangeait plus copieusement et dormait dur. Comme le dernier de ses sujets, il se délectait aux récits qui couraient le royaume, que l'on mettait çà et là en musique, transportait sur les tréteaux en les défigurant du tout au tout, et que de charmants jeunes gens venaient chantonner pendant les repas.
Mais, comme ce n'était pas alors la coutume de faire remonter l'honneur de ces distractions toutes nouvelles à celui qui les avait inventées, il va sans dire que le jeune Prince n'en retirait aucun avantage. Le Roi ne voyait en ces imaginations que jongleries, n'en savait nul gré à son fils dernier-né, et celui-ci même, lorsque lui revenait toute cette littérature populaire, ne se souvenait seulement pas qu'il en était l'auteur.
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Il faut, chacun le sait, que les princes se marient. Lorsque l'âge fut venu pour Bel-Avenir de prendre femme, on lui donna une engageante escorte, afin de rehausser sa chétive mine par tous les pays où il voyagerait en quête d'une jeune princesse digne de son rang. Il en trouva plusieurs qu'il eût épousées volontiers, car il ne manquait pas, à première vue, de leur prêter cent qualités qui n'étaient pas les leurs, tant il créait facilement. Mais hélas! elles ne faisaient pas de même, et, quelles que fussent sa gentillesse et sa fine manière de dire, aussitôt qu'elles jetaient les yeux sur sa bosse, les unes ne pouvaient se retenir de pouffer et les autres de faire des grimaces ou contorsions fort désobligeantes pour le prétendant; finalement, toutes viraient sur le talon et s'en allaient mignardiser avec quelque bellâtre imbécile. Le pauvre Prince en souffrait fort, bien qu'il ne vît pas souvent les choses telles qu'elles sont, même les mauvaises, mais il les voyait pires quelquefois.
Cependant, une de ces nobles filles, la Princesse Alice, qui n'avait pu consentir à l'épouser, lui avait fait cadeau, en souvenir des spirituelles choses qu'il avait su lui dire et pour adoucir son refus, d'un petit chien, blanc comme la neige, et nommé Parlant à cause de la faculté qu'il avait de s'exprimer comme un homme.
Sur le chemin du retour, le Prince, qui ne rapportait que de gros chagrins et le petit toutou de la Princesse Alice, s'entretint du moins avec celui-ci. Et Parlant, qui avait plus de liberté qu'un courtisan, lui dit un jour:
—Prince, n'est-il pas étonnant que vous puissiez transformer le monde par votre génie et que vous ne songiez seulement pas à faire de vous un dandy propre à tourner toutes les têtes? Au surplus, vous avez fait le bonheur de tout le royaume, en inventant des fictions qui le détournent de lui-même: n'est-il pas juste que vous fassiez le vôtre, à présent, par quelque habile travestissement?
—Mon cher Parlant, dit le Prince, il est bien vrai que je n'ai jamais songé à faire de moi un homme différent de ce que je suis. Mais, quand j'aurais le pouvoir d'accomplir cette métamorphose, à quoi me serait-elle bonne? La femme qui m'aimerait à cause de ma tournure serait une sotte, et elle ne me plairait point…
—Voire… dit Parlant. En tout cas rien ne coûte d'essayer.
—Non, ma foi, dit le Prince. Aussi bien, comme vous l'avez remarqué sans doute, je n'ai aucun pouvoir merveilleux sur les choses; je n'agis que sur l'esprit: si j'ai été sans force sur les Princesses, c'est qu'elles n'en ont pas, mon ami!