Sylvie, pour qui «se faire un nom» ce n'était pas écrire, mais voir tous les jours des gens des lettres et des gens qui parlent d'eux, considérait le bail comme une abdication, un renoncement définitif à toute sa vaniteuse gloriole; et d'un autre côté, tout lui plaisait ici, et elle partageait aussi les désirs qu'avait pour elle madame de Dracézaire. Elle était déchirée par une cruelle alternative; mais ne savait-elle pas que l'indolent, le provincial Jérôme pencherait vers la vie calme et saine qui avait été celle de tous les siens?

—Eh bien! dit-elle, allons réfléchir au grand air. Vous ne nous refuserez pas, madame, de venir faire un petit tour dans «notre propriété»?

* * * * *

On alla faire le petit tour. Le jardin n'était pas immense, et cependant, à chaque promenade, il semblait à Sylvie qu'elle découvrait un coin nouveau: c'était une vigne-vierge qui avait rougi, les hampes des yucas qui paraissaient plus hautes, le prunier de reine-claude qu'on avait dégarni, les poires qui mûrissaient, les melons qui devenaient d'une somptueuse obésité: c'étaient, derrière leur claie, les petits poussins, pareils à des pompons jaunes trois semaines auparavant, et qui étaient à présent d'affreuses et noires bêtes dévorantes; c'était madame Lapin, sous son toit trop odoriférant, qui avait l'avantage de se trouver depuis quelques jours «en famille». On alla cueillir des framboises et des grappes de cassis, en enjambant le cordon de pommiers nains, puis picorer, le long du grand mur du midi, les premiers chasselas. Et là, on vit la mère Coinquin s'avancer un bol blanc à la main, avec un peu de lait et une paille:

—Ah çà, pour qui est le petit goûter? demanda madame de Dracézaire.

—Ceci, dit Sylvie, c'est le régal de Jérôme II.

—Comment! Jérôme II? Grand Dieu, en auriez-vous un second?

—J'appelle Jérôme tous les lézards, madame; et le nom leur convient, croyez-moi. Tous mes Jérômes aiment à faire la sieste au soleil et, en général, à ne rien faire.

—Ah! ceci est une épigramme! dit madame de Dracézaire.

Jérôme rougit, mais déjà il s'amusait autant que sa femme à regarder le lézard presque familier, immobile, son petit cœur battant, sur la muraille, aspirer au bout de la paille la gouttelette de lait. Sylvie humectait la paille au fond du bol, et, penchée, la joue sans poudre, hâlée déjà, dans l'atmosphère ensoleillée et parfumée de l'odeur des fruits, d'un geste minutieux et charmant, elle servait le «thé», disait-elle, «à un de ses chers amis qui, celui-là, ne la débinerait pas en sortant…»