Un beau jour, un ménage ami, que des raisons de santé avaient obligé de se retirer momentanément en province, arriva rue Henri-Martin, avec des mines totalement restaurées, une santé reconquise et, qui plus est, un délicieux enfant qu'ils avaient jadis négligé d'avoir à Paris. D'où venait ce ménage? Mais d'un endroit paradisiaque, d'une bonne et vieille maison du Loiret, sise à l'entrée du village de Souzouches, avec un jardin ombragé descendant jusqu'à la rivière; sept à huit cents francs l'an; on laisserait à un peu moins que la moitié pour la saison.

D'enthousiasme, sans plus ample examen, les Jérôme Jeton louèrent la maison du Loiret pour la saison d'été qui venait. C'était une aubaine. On sait que l'aubaine, comme la déveine, d'ailleurs, ne se présente jamais seule.

Dans les trois jours où avait été conclu cet heureux marché, Jérôme Jeton recevait une lettre de M. le Directeur du Bonheur à cinq sous, un de ces magazines illustrés qui ont conquis la faveur du public et répandent aux quatre coins du monde la pensée des plus grands savants et l'imagination des écrivains les plus notoires. M. le Directeur du Bonheur à cinq sous, homme avisé, partout répandu, ne faisant fi de rien, à l'affût de toute nouveauté, s'était rencontré dans un «thé» avec madame Jérôme Jeton, et, frappé, tant par la grâce de la jeune femme que par l'âpre volonté qu'elle manifestait de faire «arriver» son mari, avait été porté à lire une nouvelle de celui-ci. Or, il demandait aujourd'hui au jeune écrivain s'il n'aurait pas en ses cartons un petit roman pour la rentrée d'octobre, quelque chose dans le genre de la nouvelle récemment lue et qu'il voulait bien juger «délicate et de bon ton». Il désirait seulement «plus développé». Quelques lignes quasi confidentielles suivaient, qui mirent le comble à l'étonnement de Jérôme: un des «maîtres du roman contemporain», avec qui l'on comptait inaugurer brillamment la saison, manquait à son engagement et, d'autre part, d'innombrables manuscrits d'ailleurs remarquables étaient présentement impubliables à cause de la liberté des sujets ou de la crudité de l'expression. Ceci était un avis. Jérôme Jeton ne faisait guère que débuter, il est vrai; mais que fallait-il pour que le public accueillît un nom nouveau? qu'il lui fût recommandé par qui de droit. On laissait entendre à Jérôme qu'il serait suppléé à l'éclat du nom par celui du «lancement»,—dont le tirage du Bonheur à cinq sous était un sûr garant;—effort si large, ajoutait-on, que le tout jeune écrivain y voudrait voir, on n'en doutait pas, sa juste rémunération.

Et c'était en effet une proposition non seulement acceptable, mais inespérée pour un inconnu.

Jérôme Jeton n'avait pas le moindre bout de roman dans ses cartons; il écrivait, au jour le jour, une nouvelle, quand sa femme avait entendu raconter une bonne histoire ou été témoin de quelque scène digne de mémoire, et il étendait là-dessus le voile gris de l'ennui qu'écrire lui causait; sans le faire exprès, il excellait à émousser, à affadir une anecdote et à la laisser du moins dépourvue des aspérités dont l'une toujours peut blesser quelqu'un. Le loyal Jérôme n'allait-il pas répondre la vérité à M. le Directeur du Bonheur à cinq sous, attendu que deux mois à peine le séparaient de la date fixée pour la livraison du roman! Sylvie s'y opposa vertement: «Comment, nigaud! tu vas rater une occasion pareille—car ils se tutoyaient dans l'intimité—c'était bien la peine que je me mette en frais pour faire la conquête de ce bonze!… Deux mois? mais ignores-tu le temps qu'a mis Balzac à écrire César Birotteau?… Deux mois? mais songe que précisément nous allons les passer à la maison du Loiret, dans des conditions idéales?… Fais-moi le plaisir d'écrire dare dare que tu acceptes «malgré les conditions peu lucratives pour un romancier qui vit de sa plume»—je tiens absolument à ces termes;—que tu crois avoir précisément parmi tes travaux en cours ce qui convient au Bonheur à cinq sous, mais que «ta conscience d'écrivain» t'interdit de te séparer du manuscrit avant la dernière minute, afin de le revoir et mettre au point… Je me charge, moi, de lui parler, à ce vieux ladre, de tes scrupules, si je le rencontre demain chez madame X, car il faut reconnaître qu'il fait une affaire; mais, en attendant, toi, mon bonhomme, saute à pieds joints sur l'occasion qu'il t'offre de répandre ton nom!»

* * * * *

Là-dessus, les Jérôme Jeton partaient pour la maison du Loiret.

C'était une bonne grosse maison bourgeoise située à l'entrée du faubourg d'un petit chef-lieu de canton appelé Souzouches, et qu'on nommait Le Bout du Pont. On passait la rivière sur un pont de pierre d'où l'on apercevait le jardin touffu, la terrasse au-dessus de la berge et le toit d'ardoise avec le sommet d'une lucarne, deux cheminées énormes et des girouettes, l'une en forme de canot à deux rameurs et l'autre de chasseur épaulant, une petite fumée opaque à l'extrémité du canon de son fusil. A main droite, au bout du pont, passé la boulangerie qui sentait bon et le maréchal-ferrant qui répandait parmi des étincelles l'odeur de la corne brûlée, on pouvait tirer l'antique et crasseux pied de biche qui faisait tinter au loin la sonnette de la maison du Loiret.

Quand le jeune ménage arriva là, tout fut pour lui sujet d'enchantement. D'abord, au seul rez-de-chaussée eût tenu quatre fois tout l'appartement de la rue Henri-Martin; il y avait une grande pièce dallée, à gauche du corridor qui décelait à l'odorat l'inquiétante présence de souris: «Ça sent la province!…» dit Sylvie, les narines frémissantes, tandis que son mari était en train de découvrir dans le salon, à droite, un mobilier de la Restauration, authentique, et des tentures de vieille perse bleue qui correspondaient exactement à ce que les plus modernes décorateurs sont en train d'inventer. Sylvie poussait un cri d'extase et, en femme accoutumée à fréquenter les antiquaires, évaluait chaque pièce, d'un coup d'œil. Et l'on passa au jardin.

La maison était un peu enfouie sous le jasmin de Virginie et la clématite qui devaient faciliter l'entrée des insectes dans les chambres à coucher,—ah! dame, c'était la campagne!—et elle manquait totalement de vue: «Tant mieux! tu seras moins distrait!…» On pénétra sous ces ombrages plus d'une fois «séculaires» et, en abattant les fils et toiles d'araignées tendus là comme les gazes, au théâtre, pour communiquer au spectacle un air de mystérieuse féerie, on parvint à l'allée qui, sous des tilleuls épais, longeait la berge, le chemin de halage et avait vue sur la rivière. Celle-ci, avec un calme imposant, roulait son onde profonde et noire, éclaircie tout à coup par endroits, où des myriades d'ablettes filaient en petits traits parallèles semblables au plan d'une revue navale de Cowes, et viraient de bord soudain pour disparaître «dans une direction inconnue». Il y avait là, autour d'une table de fer, de vieux fauteuils de châtaignier: «Un bureau de verdure!» déclara Jérôme. «Je ne travaille plus ailleurs qu'ici!» Le sol, humidifié par l'ombre et couvert, comme le mur bas, de lichens, était çà et là soulevé par les galeries des taupinières où le pied, surpris, enfonçait; des noisetiers, chargés de fruits, tendaient leurs bogues; Sylvie les déchirait rapidement, de ses fins doigts, à la manière des singes, et brisait les coques entre ses molaires; on l'entendait à la fois croquer la noisette et en cracher les détritus, comme une gamine qui va à l'école.