—Donne-moi son adresse, dit Louise.

Et Louise écrivit au soldat qui avait besoin d'être remonté.

Elle écrivit sa lettre, à la nuit, sous la lampe, lorsqu'elle eut couché ses jeunes sœurs. Elle dut s'interrompre pour changer de la tête aux pieds le malade qui, à demi paralysé, devait être traité comme un enfant. Le pauvre homme remerciait sa fille de l'œil droit et de la moitié de la bouche, d'où sortaient des sons inarticulés, inintelligibles. Et la jeune fille eût moins souffert s'il eût été complètement inerte et muet. Elle lui ingurgitait sa potion; elle allait se laver les mains; et elle reprenait, à grands efforts, sa lettre.

Par la fenêtre ouverte sur la nuit de juin, les noctuelles entraient et tourbillonnaient sous l'abat-jour. Louise entendait les arbres s'égoutter encore à intervalles plus espacés; au loin, les longs sifflets des trains, évocation de départs, de voyages mystérieux, musique plaintive des nuits de Paris… Derrière le bouquet d'arbres, une main inconnue jouait amoureusement une valse de Chopin… Souvenirs des beaux jours! Il y avait de quoi suffoquer. Louise dut reposer plusieurs fois sa plume.

* * * * *

Mais le soldat neurasthénique reçut la lettre de sa nouvelle marraine, et il lui répondit aussitôt:

«Mademoiselle ou madame,—je ne sais pas au juste, car votre main a couru bien vite en écrivant votre adresse,—j'ai reçu de vous la plus jolie lettre qui me soit parvenue de ma vie, qui n'est pas bien longue, car il faut vous dire que j'ai vingt-deux ans—C'est «mademoiselle» que je dois lire, j'en suis sûr, car il faut être bien jeune pour avoir l'esprit aussi enchanté et aussi étranger aux petits ennuis qu'apporte forcément la vie de famille… Ah! comme vous m'avez fait du bien! Ç'a été comme une main fraîche posée sur un front qui brûle… un bon bain, si on pouvait en prendre quand on descend des tranchées… Je ne suis pas heureux, moi, mademoiselle; j'ai beaucoup souffert, allez! et il me passe par la tête bien des papillons noirs… Eh! bien, depuis que j'ai sous mon traversin votre lettre, toutes mes misères sont comme une blessure cicatrisée par la lumière; je crois même, Dieu me pardonne, que le bonheur est possible; oui, malgré toutes les horreurs que j'ai vues, j'y crois! Je sais qu'il existe quelque part un endroit, et je sais où,—puisque je sais où vous habitez,—qui a été épargné, que le sort respecte, dont le malheur se tient écarté, et où fleurit l'âme la plus blanche, la plus gaie et la plus réjouissante qui soit sur la pauvre terre. Ah! mademoiselle, il faut que vous ne soyez pas de ce monde pour avoir tant de bonne humeur! Vous m'avez fait sourire, ma chère marraine, moi à qui ça n'était pas arrivé depuis longtemps. La sœur qui me soigne en a été toute ébaubie; je lui ai montré votre lettre, et elle a fait comme moi; elle a dit: «Dieu permet qu'il y ait quelques petits coins de paradis sur terre.» Nous n'en sommes pas jaloux, mademoiselle, car cela nous laisse l'espérance de passer peut-être un jour par ces oasis… Je vous dirai que ma santé va beaucoup mieux depuis que vous avez dardé sur moi un rayon de soleil…, etc.»

LE COUP D'ADRIENNE

La fantaisie prit tout à coup à Martine, le 14 juillet, au matin, d'entraîner sa mère voir défiler les troupes, du balcon de l'oncle Olivier, parti depuis deux jours pour la campagne. Ce balcon donnait sur le boulevard des Italiens, avec un retrait sur la rue Louis-le-Grand: point de meilleure place. Il était déjà neuf heures du matin: le temps de se démener un peu, de téléphoner à deux ou trois familles amies qui acceptent avec empressement, et tout le groupe se met en route. On sait que la fidèle Adrienne est restée pour garder l'appartement, boulevard des Italiens; on n'aura qu'à sonner et à s'installer comme chez soi.

On sonna, en effet, boulevard des Italiens, et la fidèle Adrienne vint ouvrir, un peu surprise en vérité de voir mademoiselle Martine, sa mère et des figures de connaissance.