—Je suis sûre que chaque place, ici, a été payée au moins cent sous!…
La colère contre Adrienne augmente de ce qu'on ne parvient pas à trouver la femme de chambre dans l'appartement pour lui exprimer l'indignation qu'on ressent et de ce qu'on n'ose pas exprimer cette indignation aux personnes—peut-être non coupables—qui ont payé cinq francs leur place sur le balcon. Payer sa place sur le balcon de l'oncle Olivier! d'un homme qui ne permettrait, pour tout l'or du monde, de franchir son seuil à quelqu'un qui ne serait un ami! S'il savait cela, il en ferait une maladie!… Non, c'est un comble! c'est inouï! Martine dit même: «Pour un culot, c'est un culot!» La vue en est troublée pour regarder le magnifique cortège des héros qui passent; et quelques-unes des personnes étrangères, confuses, en ont elles-mêmes leur plaisir gâté.
Parmi elles, un grand monsieur, ni jeune ni vieux, ni beau ni laid, le bras gauche en écharpe, les rubans des décorations militaires à la boutonnière, se détache du groupe et vient présenter ses excuses à la jeune fille qu'il a vue si fort irritée. Il habite à côté, mais par derrière; il a entendu dire par sa concierge que le balcon était libre,—il ne dit pas «à louer» pour ne pas trop compromettre Adrienne,—il s'est présenté ce matin dès huit heures; on lui a ouvert, et, depuis lors, il est là. Il affirme toute sa désolation de paraître indiscret. Il est si poli, si distingué d'ailleurs, que Martine, à son tour, se reproche d'avoir manifesté, avec une telle désinvolture, son courroux.
Et l'on cause; et côte à côte avec le grand monsieur, Martine regarde le cortège. Le grand monsieur n'est pas inutile, car il sait tout: il sait le nom, la qualité du chef anglais qui précède, solitaire et sans armes, son bataillon, et il explique les raisons de cet usage qui paraît étrange; il sait nombre de particularités sur les imposantes troupes russes; il sait le nom des hymnes que jouent les musiques; il reconnaît à la lorgnette un tel et un tel parmi les Français bleus; il a été blessé au commencement de Verdun, auprès de tel officier que voici; il a ses idées sur la guerre, qui ressemblent à celles que l'on entend un peu partout, mais qui font à Martine l'effet de provenir d'une source exceptionnelle, captée pour elle exclusivement.
Aussitôt après le défilé, Martine présente son nouvel ami à sa mère.
—Maman, un monsieur sans qui je n'aurais vraiment rien vu… Venir se poster à un balcon pour voir des troupes, c'est stupide si on ne sait seulement pas discerner un Belge d'un Anglais… Il faut être renseigné…
—Madame, dit le grand monsieur, permettez-moi, pour effacer le souvenir d'une singulière façon de faire connaissance, d'aller vous offrir mes hommages… et de renouer une conversation qui m'a été tout particulièrement précieuse…
—Mais, monsieur, je serai charmée… Ma fille aussi, je n'en doute pas…
—Oh! certainement, dit Martine.
Le plus inattendu fut que, voyant et entendant cela, la population du balcon, ou les invités d'Adrienne, firent mine de venir saluer Martine, sa mère et le grand monsieur qui était si bien avec elles. Mais ces dames se défilèrent aussitôt par un couloir dérobé, et, là, tombèrent sur Adrienne, qui s'y était dissimulée et blottie, et n'en menait pas large.