La gracieuse Antoinette Bullion, que l'on nommait familièrement Toinon
Bulliette, était fiancée depuis peu à un charmant jeune homme, appelé
Édouard, qui lui plaisait tout à fait. Elle recevait des fleurs, des
compliments, des visites, celle de son fiancé tous les jours.
Madame Bullion elle-même croyait aimer beaucoup son futur gendre; elle l'eût préféré avec de la moustache, oui, certes, mais puisque tel était «le genre» aujourd'hui, tout comme de porter le pied petit ainsi que du temps de son grand-père, «allons-y!» disait-elle, et on l'eût indignée en prétendant qu'elle n'adorait pas ce cher Édouard au visage glabre, et au pied court.
Or, un beau jour, le cher Édouard étant là, penché amoureusement sur Toinon, une porte fut entre-bâillée, et un chien parut, un horrible chien, le chien du sous-sol, le chien expulsé, l'intrus au ventre de baudruche.
Le premier mouvement de madame Bullion en apercevant la laide bête fut de la repousser d'un coup de pied et de préparer à l'adresse de ses domestiques une verte semonce. Mais Édouard, en belle humeur et par manière de dérision, voyant ce chien grotesque, s'écria:
—Ah! le beau chien!
Et toutes les personnes présentes, de rire.
Un phénomène curieux se produisit dans l'esprit de madame Bullion. Non seulement le geste de violence que sa jambe esquissait, ne fut pas exécuté, mais elle pria qu'on fermât la porte, le chien demeurant là, innocent, la mine un peu confuse, l'abdomen proéminent, et s'étant assis sur le premier coussin à proximité de ses pattes informes. On se regardait avec stupéfaction: et chacun étouffait son rire. Édouard reprit sa cour au côté de Toinon Bulliette.
Mais madame Bullion, le soir même, saisissait l'occasion d'un aparté avec sa fille, et prononçait:
—Mon enfant, observe bien ton fiancé, je te prie; j'ai une crainte: ne manquerait-il pas de cœur, par hasard?
—Oh! oh! je ne m'en aperçois pas, maman!