—Tu ne t'en aperçois pas, c'est possible. N'empêche que, tantôt, je l'ai trouvé bien dur pour ce pauvre chien.

—Mais, maman! ce pauvre chien, c'est toi qui…

—Allons, ma fille, pas d'observation, n'est-ce pas! Je t'ai dit mon appréhension; tiens-en compte. Ta mère ne cherche que ton bonheur, tu le sais… Embrasse-moi!… Ah! vois-tu, c'est que, s'il allait n'être pas bon pour toi!…

—Mais, maman… il m'adore…

—Allons! va te coucher, ma petite.

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De ce jour, la fortune du chien était faite.

Elle ne fut pas immédiatement considérable. Le «pauv'petit cabot» fut encore le chien de l'office, quelque temps; mais il le fut, officiellement, avec l'autorisation de la maîtresse de maison. Plus de cachotteries. Son droit à vivre étant acquis, on lui donna moins à manger; son ventre se dégonfla petit à petit; l'animal en devint moins remarquable par sa laideur, mais en vérité non pas mieux fait: il était si laid! Il restait laid, sans plus, honnêtement, platement laid, bonne bête avec cela, c'est-à-dire sans méchanceté aucune, sans intelligence non plus. On le nomma Roussaud, à cause de la couleur de son poil.

Mais, à mesure qu'un défaut—quel homme en est exempt, mon Dieu?—se découvrait chez le fiancé d'Antoinette, l'indulgence de madame Bullion pour Roussaud se haussait d'une nuance ou d'un ton. Édouard était mal classé au tir aux pigeons: on veillait à ajouter un peu de viande hachée à la pâtée du chien; Édouard avait mal surveillé l'envoi de sa fleuriste: avait-on remarqué comme ce chien était doux? Édouard avait fait une petite fugue, mal justifiée, de deux jours: le chien recevait un collier neuf; enfin Édouard ayant bel et bien épousé mademoiselle Bullion,—ce qui n'a rien de répréhensible, pourtant,—et ayant emmené victorieusement sa jeune épouse en Italie,—ah! cela est toujours pénible au cœur des mères,—le chien Roussaud fut autorisé à demeurer au salon. Le lendemain on jugeait son nom Roussaud, bien vulgaire, et il recevait le nom infiniment mieux sonnant de Fingal.

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