—Elles passeraient vite…

Non seulement, comme grand nombre d'hommes, il avait l'instinct paternel, mais comme beaucoup, il était paresseux. L'engourdissement inspiré par cette eau si doucement courante, le plaisir de la pêche, le bien-être de la calme maison de province, la tentation supérieure, qui nous vient on ne sait d'où, de faire en sorte que «cela dure» et même que d'autres après nous, dans des conditions analogues, durent encore, cet instinct si puissant et si sûr, que l'adaptation saugrenue de la vie humaine à la trépidation mécanique a détruit, tout cela contribuait à l'attacher à ce coin de terre où il lui serait si simple et si aisé de passer la vie.

En dînant, l'un vis-à-vis de l'autre, dans une petite salle à manger d'acajou où une vieille servante, nommée la mère Coinquin, leur préparait des petits plats selon d'antiques recettes, ils parlèrent de l'attrait qu'ils subissaient l'un comme l'autre. Tous deux, nés en province, issus de familles provinciales, retrouvaient les coutumes et les mœurs ancestrales à peine modifiées, et Sylvie affirmait que les gens de Souzouches n'étaient pas plus bêtes que ceux de Paris:

—Je te garantis que madame Faisand est une femme qui a infiniment de bon sens; sais-tu bien que madame Vaucoque a suivi son mari dans toutes les colonies? que monsieur Babin est membre de l'Institut? que monsieur le curé a refusé par humilité d'être évêque? Quant aux gens jeunes que je rencontre ici, ils ont l'esprit aussi ouvert que ceux que nous pouvons voir dans les meilleures maisons… Au point de vue économique, si j'en arrive à ce chapitre, l'avantage est prodigieux.

—Mais qui est-ce qui te dit le contraire? faisait Jérôme, en goûtant avec volupté le salmis de la mère Coinquin; moi, je me trouve très bien ici, et j'ai horreur de tous les embarras que tu m'obliges à faire à Paris…

—Que je t'oblige à faire! j'aime beaucoup ça. Mais si je t'oblige à les faire, c'est parce qu'il n'y a pas moyen de vivre à Paris autrement; veux-tu arriver ou bien non!

—Arriver à quoi?

—Arriver à te faire un nom, comme tout le monde, ou bien végéter misérablement dans l'obscurité!

—Me faire un nom, me faire un nom! Si c'était en accomplissant de grandes actions ou de grandes œuvres; mais me faire un nom comme on se fait un nom aujourd'hui: comment? en prenant des tasses de thé avec des quantités de gens qui se fichent les uns des autres et qui se moquent aussi de moi; en écrivant—moi qui ne sais seulement pas écrire—des niaiseries qui me font mal au cœur!…

—Si ces gens se moquent les uns des autres, pourquoi ne peuvent-ils se quitter? s'ils se moquent de toi, pourquoi viennent-ils à la maison? Et pourquoi écrirais-tu, toi, des choses plus bêtes que ne font les autres?