Tout à coup, je vois celui-ci qui se hausse sur son siège pour mieux voir. L'écran nous présente ces régions dévastées, anéanties, qu'on a trop vues, hélas! sinon en réalité, du moins par toutes sortes d'illustrations, depuis vingt-huit mois, sans répit. C'est une route défoncée et bordée de troncs d'arbres que le canon a déchiquetés à deux ou trois mètres du sol; c'est un monticule de gravats qui représente le village de X… Ce sont des camions qui roulent à la queue leu leu, couverts de bâches, pareils à un troupeau de bêtes monstrueuses, antédiluviennes, dans un décor d'astre éteint, d'où le soleil s'est retiré à jamais. L'homme, devant moi, se hausse sans cesse, s'aidant de son unique jambe, et ses bras s'agitent comme pour empoigner ses béquilles afin de se mettre debout. Il prononce tout haut le nom d'une de ces régions maudites dont l'univers entier s'est imprégné comme d'un poison versé goutte à goutte par la lecture biquotidienne du «communiqué», Et il prononce cela, cet homme quatre fois blessé, amputé d'une jambe, comme il eût dit le nom du lieu où il est né, où il a vécu petit enfant:

—C'est X! s'écrie-t-il. N. de D.! voilà la côte là-bas, à gauche, et, au milieu, le sacré petit bois!…

—Le petit bois? interroge la jeune femme.

—Pardi! c'est le petit bois, qu'on l'appelait: un millier d'échalas encore debout; tu ne penses pas qu'il reste des ramures avec des violettes sur la mousse… Ah! n. de D.! je m'y reconnais; c'est pas pris dans la plaine Saint-Denis.

Le décor changeait. C'était à présent un chemin détrempé sous la pluie et la grêle. La relève… Les hommes avançaient sous ce déluge. Le sol déblayé semblait un traquenard ennemi destiné à les absorber, à les enliser. Les malheureux se tiraient de cette pâte visqueuse en arrachant leurs membres dégouttants avec des contorsions qui, malgré l'immense pitié, par un étrange phénomène, faisaient rire. Et le sous-officier riait. Il riait non pas de l'innommable misère dont il était témoin et de ces gestes d'hommes évoquant des mouches prises par les pattes sur le papier gluant; mais pariait en disant à haute voix: «C'est elle!… je la reconnais bien… Mais la compagnie, brilleu!… Tiens, voilà Bonidec, et ce pauvre Totu qui a eu le ventre crevé… et le lieutenant Fesquet… Ah! si je me reconnais!… Je m'en souviens bien, à présent, qu'on a passé devant un moulin à poivre… Qui est-ce qui aurait cru que je me reverrais nez à nez avec ma compagnie au Cinéma? Tu ne trouves pas ça tordant, toi?

—Je te cherche là-dedans, dit la femme.

—Attends voir… C'est qu'il y a du monde à passer, et on ne marche pas sur le pavé de bois… Ah! voilà Crochet qui se f… la g… par terre… Bon pour un bain de siège!… Tout seul, tu sais, ma petite, on ne s'en sauverait pas. On y a passé des fois par ce salaud de chemin-là; tu parles, si, pour le coup, ça me rappelle quelque chose!

Et il s'agitait. Il ne tenait plus sur son fauteuil. La petite femme à côté de lui s'évertuait à le replacer d'aplomb. Tout à coup, elle s'écria:

—Te voilà, tiens, à ta droite… Oh! je te reconnais rien que de dos!

Alors il empoigna sa béquille pour se dresser, pour se voir. Se voir dans quel état, mon Dieu! Sur le film, il n'avait pas figure humaine; il parcourait, enfoncé dans la terre jusqu'aux genoux, un calvaire que peu de martyrs ont connu. Mais, devant moi, je le sentais rayonnant; l'image de lieux paradisiaques l'avait laissé glacial; mais il exultait à retrouver une des mémorables tortures de sa vie.