«ÇA ME RAPPELLE QUELQUE CHOSE!…»

Les lampes se rallument; on entre; on sort; le public est nombreux; on y remarque beaucoup de soldats, et des officiers: des Français, des Belges, des Anglais, des Serbes, des Russes. Devant moi, quelques fauteuils sont libres. Voici l'ouvreuse, celle qui, tout à l'heure, portait son ver luisant à la main.

Elle installe devant moi un sous-officier amputé de la jambe, marchant à l'aide de béquilles. Il est accompagné d'une jeune femme de tenue simple et qui a pour lui les attentions qu'on porte à un enfant infirme. Elle l'interroge: Est-il bien? N'a-t-il pas de chapeau devant lui? Ah! comme elle irait elle même demander à une dame de se décoiffer pour que son poilu voie bien! Elle se penche vers lui; son bras s'entrelace à celui du brave; elle lui lit le programme.

Ce couple m'intéresse. A défaut d'un film passionnant, j'aurai du moins mon spectacle. Voilà une petite femme amoureuse qui a dû depuis deux ans et demi passer par toutes les phases de l'inquiétude. Je l'imagine au jour de la mobilisation, qui l'a peut-être surprise en plein bonheur; et à partir de ce moment, le cœur qui bat là n'a pas dû cesser d'être pressé par l'angoisse. Je compte à la manche de l'homme ses blessures; il en a quatre, et la dernière c'est celle de la jambe, qui l'a rendu impotent définitivement. Que de fois sa femme ou son amie a dû le croire mort! Que de fois elle est revenue à l'espérance pour le reconduire toujours et toujours, au bout d'un mois ou deux, à des gares qui vous les prennent pour les rejeter à la fournaise! Elle n'est pas ce qui s'appelle jolie; elle est jeune, et son visage aux yeux déjà cernés prématurément porte quelque chose de mieux que la beauté. La douleur et l'amour composent vraiment un inappréciable mélange.

Une sonnerie tinte; l'obscurité nous envahit, et l'écran, de nouveau, s'éclaire. Nous assistons au déroulement d'un film italien d'affabulation romanesque et sentimentale, une idylle édénique avec accompagnement de violoncelle et de harpe, aux clichés excellents d'ailleurs et dont les fonds de paysages sont d'une splendeur si merveilleuse que toute l'aventure elle même en est écrasée. Je ne vois plus que le décor et j'ose dire qu'il me suffit et m'enchante. Le public demeure muet. Le sous-officier mutilé et la jeune femme, devant moi, ne bronchent pas. A un moment, j'entends l'homme dire à sa compagne:

—Ça ne me rappelle rien.

Évidemment, ce sont de bonnes gens qui n'ont pas eu le moyen de se payer un voyage de noces en Italie; et les choses que l'on n'a pas vues ou sur lesquelles l'imagination n'a pas été montée, comme elles nous sont généralement indifférentes!

Enfin, voilà des films de guerre: «Vues prises sur le front avec autorisation spéciale du ministère de la Guerre». Mon mutilé hoche la tête et confie à sa compagne:

—C'est du chiqué, je parie.

Nous voyons des figures de généraux connus, des états-majors, des remises de décorations par le président de la République, des canons gigantesques tachetés comme des vaches normandes, qui élèvent avec une lente et terrifiante sûreté leur fût et crachent un nuage de fumée, tandis que leur bruit infernal, imité par la grosse caisse, se produit à des intervalles invraisemblables, ce qui fait sourire le sous-officier.