Ni le premier, ni le deuxième, ni le troisième jour, ni le quatrième, le commandant n'eut un franc quart d'heure de grâce; on venait dès le matin à sa porte, et chaque après-midi et chaque soir étaient consacrés à faire honneur à tout le monde.
Quand la cinquième journée de son congé tomba, le commandant Radeau dit à sa jeune femme:
—Écoute, Juliette, voilà la première fois, depuis les débuts de la campagne, que je me sens fourbu, mais, là, totalement fourbu! Que faire?… J'avais besoin d'un peu de repos: fais-moi porter malade, je t'en prie! Je vais me coucher…
—C'est impossible, ici, dit Juliette; mais prenons le train pour Paris; nous y serons tranquilles une bonne nuit et une bonne journée: à Paris, je ne vois guère d'indispensable, en fait de corvée, qu'une petite visite à la tante Alphonse…
Le commandant et sa femme partirent subrepticement pour Paris le soir même. Deux heures de train, un confortable hôtel à l'arrivée. Ils restèrent au lit jusqu'au lendemain soir, 5 heures. Cela, du moins, c'était gagné.
Juliette a prévenu la tante Alphonse que son glorieux mari et elle s'invitaient à dîner, mais à la condition qu'il n'y eût personne: Noël était excédé par les compliments et les questions, durant les quelques jours passés chez ses parents; il repartait demain matin pour le front; il implorait pour ses dernières heures un calme absolu: «C'est bien entendu, chère tante, ab-so-lu!»
Que l'on sut gré à la tante Alphonse d'avoir tenu compte de la recommandation! On la trouva toute seule chez elle. C'était le néant: le rêve!
—Un peu de retard, dit la tante, le rôti sera brûlé!…
—Mais il sera chaud! dit le commandant, c'est tout ce que je demande… et puis nous avons la soirée à nous!…
Inévitablement, il fallut bien parler de la guerre, mais, quel que fût l'honneur que la tante Alphonse tirât de son neveu, la guerre, pour elle, c'était surtout le peu qu'elle en ressentait personnellement; c'était le souvenir de Bordeaux en 1914; c'étaient quelques visites aux hôpitaux, la compassion qu'inspirent les deuils. Paris plongé dans l'obscurité le soir, l'appréhension des zeppelins et la gloire que son cher neveu répandait sur toute la famille. Innocent et inoffensif, tout cela, comme on le voit; et le commandant s'amusa plutôt d'entendre les «récits de guerre» de son excellente tante.