A peine au dessert, le timbre de la porte d'entrée retentit. La femme de chambre vint à l'oreille de sa maîtresse, qui dit: «Faites entrer au salon.» Le commandant eut une imperceptible grimace. «Ce n'est rien, fit la tante Alphonse, ce sont les Tahouët qui viennent me souhaiter le bonsoir un instant: ils sont si discrets! et ils s'éclipsent…»

Avant de se lever de table, on avait réentendu deux fois le timbre. Des regards s'étaient croisés entre la maîtresse de maison et sa domestique. Le commandant blêmissait. Il dit:

—Ma chère tante, je dois vous avouer que je ne me sens pas tout à fait bien. La guerre, voyez-vous, quoi qu'on dise, c'est fatigant pour ceux qui la font… Je repars demain à la première heure; quelques instants de calme assuré pour moi, ce n'est ni plus ni moins, savez-vous, que trois mois de vacances!…

—Ah! Noël, vous ne me ferez pas l'affront de vous retirer! Vous savez que ma maison est sévèrement tenue à l'abri des fâcheux: il y a là seulement deux ou trois personnes à qui, tantôt, au hasard d'un téléphonage, je n'ai pu cacher la joie que j'allais avoir ce soir d'embrasser mon brillant neveu. Vous qui ne flanchez pas devant l'ennemi, vous n'allez pas avoir peur, j'imagine!…

Les «deux ou trois personnes» étaient déjà huit. En moins d'un quart d'heure il en arriva quatre fois autant. Le commandant, surpris sans armes, était cerné par l'ennemi. «L'attaque de nuit!» dit-il à sa femme. Il avait trop coutume de faire face au péril pour ne pas présenter bonne figure. Allons! il fallait sacrifier encore ces chères heures de repos dans une maison tiède et abritée, et qu'il convoitait depuis tant de mois!

Des compliments, des félicitations hyperboliques auxquelles il fallait répondre modestement, un peu hypocritement tout de même: «Mais non!… Mais, à part quelques grandes batailles, qu'est-ce que nous faisons, si ce n'est de nous détruire sur place?…» Il disait cela avec sa bonhomie de héros charmant, et il s'apercevait qu'en effet il y avait des gens qui croyaient qu'il ne faisait pas grand'chose.

Un vieux monsieur l'accapara pour lui parler de Magenta, de Solferino, des mitrailleuses de 70. Trois dames se suspendaient à sa manche pour lui arracher son opinion sincère sur le haut commandement. Un jeune malingreux, réformé, qui prétendait vouloir à toute force entrer dans l'aviation, s'acharnait à se «tuyauter» près du commandant sur la cinquième arme. Un homme important fonçait vers le commandant, tranchait toutes les conversations pour savoir l'opinion du jeune officier sur la reprise des théâtres.

—Enfin, mon commandant, de vous à moi: Y aura-t-il régénération de la morale publique? demandait impérieusement un autre.

Une jeune femme, infirmière en province, se glissait parmi la foule compacte et glapissante autour du commandant et jetait d'une voix aiguë:

—Mon commandant, vous avez été pansé, vous? Eh bien! quelle opinion faut-il avoir décidément sur la vertu des soins aseptiques?