«J'aime mieux «là-bas», se répétait-il, comme un halluciné: je n'y ai pas encore assez été, je vois bien.»
—Mais, votre permission va jusqu'au 15, lui fit observer l'employé; nous sommes le 11 aujourd'hui; vous êtes saoul!…
—J'ai toute ma tête, dit Florimond, mais je retourne me la faire casser… pour être mieux vu dans le monde.
Il ne rentra pas, d'ailleurs, à sa tranchée, comme il l'eût voulu, parce que ce n'était pas régulier, vu ses quatre jours de permission, Mais, là, du moins, il était connu et compris et nul ne songeait à s'offusquer qu'il fût encore sans égratignure.
MATERNITÉ
La mère Vavin, âgée de plus de soixante-dix ans, si ordonnée, si propre, si méticuleusement soigneuse de sa personne et de sa maison, n'en était-elle pas arrivée à tout laisser aller autour d'elle à vau-l'eau? Le pain traînait sur la table, après les repas; les nippes pendaient au dos des chaises ou sur le lit; les casseroles de cuivre ne flamboyaient plus; le feu, quelquefois, s'était éteint dans la cheminée, et, quoique le froid piquât assez fort, elle n'y prenait seulement pas garde.
Qu'arrivait-il donc à la pauvre mère Vavin? Ah! tant de gens ont été touchés par la guerre! On citait plus d'une personne devenue un peu toc-toc dans le village. Cependant la mère Vavin ne déraisonnait pas. C'était une tête solide et qui avait fourni ses preuves, et, bien qu'elle eût, comme beaucoup d'autres, son fils en première ligne, elle avait donné à plus d'une l'exemple d'un courage résigné, d'une foi sûre, d'un espoir sans défaillance. Pas sa pareille pour connaître les plus menus faits de la campagne, qu'il s'agisse d'un front ou bien d'un autre, du secteur d'Alsace, de celui de Champagne ou de celui d'Artois: son fils avait été un peu partout; par lui elle savait où le soldat est quasi noyé dans l'eau inépuisable, là où il s'enlise dans la boue, là où il a la rare surprise de trouver un terrain qui permette d'améliorer son sort. Son fils jugeait de tout; il avait de l'instruction. Dans la vie civile il remplissait les fonctions d'instituteur.
C'était sa fierté, son honneur, ce fils, ce Baptiste, qu'elle, ignorante, ancienne fille de ferme, avait élevé jusqu'à enseigner les autres.
Était-ce donc à parler de lui, de ses galons de caporal, puis de son court petit galon de sergent, qu'elle employait ses journées dérobées aux soins du ménage? Non. Elle avait d'abord passé une partie de ses journées chez la veuve Ploquin, sa voisine, qui savait écrire; et, par l'intermédiaire de la veuve Ploquin, elle s'entretenait avec son fils en lui posant des questions sur tout ce qui le concernait, lui, et en le tenant au courant des affaires du village.
C'était sa consolation, toute sa vie, désormais: converser de loin, par correspondance, avec son fils.