Seulement, à la longue, la veuve Ploquin s'était un peu fatiguée d'écrire. Alors la mère Vavin avait eu recours à un gamin de l'école primaire, à un élève même de Baptiste; mais le petit écrivait vraiment mal, avec difficulté et étourderie, sans comprendre rien de ce qu'on lui dictait et bouleversant les mots et les idées; en outre, il fallait lui donner à chaque fois deux sous. Et puis la mère sentait aussi, au fond d'elle-même, quelque chose qui restait inassouvi par les soins de la veuve Ploquin ou du petit élève. Elle fut un certain temps à s'en rendre compte et à le préciser. Un jour, elle abandonna tout, sa maison, la marmite et la bûche du foyer, les caquetages au pas de la porte. Elle se cacha.

On pénétrait chez elle; on voyait l'insouciance étalée, le désordre; mais on ne voyait pas la mère Vavin. On l'appelait; la mère Vavin ne répondait pas. Et tout à coup, on la voyait sortir, le teint enluminé, les yeux hors de la tête:

—Ah ça! mais où étiez-vous donc, la mère Vavin?

—Eh! pardi, j'étais là, répondait-elle.

Aussi, le bruit se répandit qu'elle avait reçu un coup de marteau.

Voici ce que faisait la mère Vavin.

Elle montait dans son grenier, avec un petit livre de classe élémentaire, un cahier de papier, une plume et de l'encre. Elle n'avait jamais ouvert, de son propre mouvement, un livre, ni touché une plume; et l'encre noire, sitôt répandue par la maladroite, lui faisait peur. Mais elle se souvenait d'avoir vu, maintes fois, son fils faire le maître d'école. Alors, aidée de la mémoire de Baptiste et des conseils qu'il avait tant de fois répétés devant elle aux enfants, aidée surtout de la force miraculeuse que peut produire un grand amour, la mère Vavin, de sa main de soixante-dix ans, traçait des bâtons, s'escrimait aux «pleins et déliés», s'acharnait à l'«écriture cursive», après avoir sué sang et eau à apprendre à lire, tant mal que bien.

Personne ne se fût avisé d'aller la troubler dans l'endroit où elle s'était réfugiée, et, en cet endroit, elle passa des jours entiers, des semaines, de longs mois. Pour elle, rien de ce qu'elle avait accompli durant sa vie n'approchait en difficulté de la tâche insensée qu'elle s'imposait là; mais aussi, en revanche, plus son effort était inimaginable et grand, plus puissant était le contentement intérieur qu'elle éprouvait. Sans doute il s'écoulerait un temps démesuré avant qu'elle ne pût correspondre avec Baptiste, mais le sergent ne se faisait pas faute de lui dire que, sur la durée de la guerre, il ne fallait pas se faire d'illusion; et, si lui, le brave garçon; consentait bien à endurer les douleurs de la vie de combattant, comment donc manquerait-elle de patience, elle, la vieille écolière, dans son tranquille grenier?

Et, en attendant, elle continuait à utiliser tous les gens savants du village, le soir venu, à la chandelle, pour faire parvenir là-bas, dans ce sinistre secteur de …, son amoureux bavardage de mère. «Attends un peu, pensait-elle, tout en dictant, quand je pourrai écrire de ma main, voilà une chose que je tournerai autrement!» ou bien il y avait de ces tendresses qu'elle se faisait une pudeur d'exprimer, sans savoir pourquoi, devant des personnes étrangères.

—Mais vous avez de l'encre plein les doigts, la mère Vavin, comme un clerc de notaire?…