—Oh! c'est que j'ai rangé tantôt des affaires à Baptiste!…
Un beau jour, enfin,—il y avait bien neuf ou dix mois qu'elle peinait,—elle crut pouvoir se hasarder à écrire une lettre à son fils.
Son vieux cœur battait. Le tremblement dans les «pleins et déliés» oh! il ne fallait pas s'arrêter à ce détail. L'important était qu'elle allait s'adresser sans intermédiaire à son «poilu». La première fois, elle n'y put parvenir, non qu'elle fût inhabile à tracer les caractères, mais parce que ses yeux se mouillaient, et elle ne sut que pleurer sur son papier.
Puis, elle se trouva en face d'un mystère. Par l'intermédiaire des personnes étrangères, elle avait jusqu'ici adopté une sorte de langage qui n'était pas celui de son cœur intime. Même en parlant, autrefois, de vive voix, à Baptiste, quand le cher enfant n'était pas à demi enterré comme aujourd'hui, elle lui parlait sans être agitée par la vague profonde qui la secouait à présent. De sorte que, bouleversée par les habitudes prises, d'une part, par l'accroissement de tendresse et le besoin nouveau de pitié, de l'autre, et aussi par un phénomène qu'elle ne s'expliquait pas, bien entendu, et qui rend si difficile l'expression de la pensée par l'écriture, la pauvre vieille se trouvait toute déchirée et impuissante. Il fallut triompher encore de cet obstacle; elle s'obstina; elle crut en triompher et s'imagina un moment enfin saisir sa joie. Elle avait écrit la lettre. Elle ne pouvait pas la relire, mais elle l'avait faite; et son effort surhumain la leurrait sur la réussite. Elle ne dit mot à personne et alla, quasi ivre, jeter la lettre à la boîte.
Son fils lui répondit plus rapidement qu'il n'avait coutume de le faire. Elle crut pouvoir le lire, car il s'agissait d'un billet très court; mais elle était trop émue, et elle confia le papier au premier gamin rencontré:
«Ma chère vieille maman,
«Je t'écris vite, car tu m'as rempli d'inquiétude. Est-ce toi qui m'adresses une drôle de lettre datée du 20 de ce mois? Je ne te reconnais pas. On dirait que c'est quelqu'un qui m'écrit pour me faire croire que tu es en bonne santé; mais, c'est bizarre, je n'ai pas confiance en ce galimatias et j'écris, en même temps qu'à toi, à M. le maire pour savoir sérieusement comment tu vas.
«Fais-moi répondre courrier par courrier, ma bonne chère maman. Ici, «on ne s'en fait pas», comme nous disons; mais ça pète bougrement fort au-dessus de nos têtes. N'augmente pas mon malaise en me causant du tourment à propos de toi…
«Entre parenthèses, à qui diantre t'es-tu confiée pour me confectionner pareil gribouillage? A coup sûr, pas à la veuve Ploquin, qui écrit très lisiblement! Et j'espère bien, fichtre! que ce n'est pas non plus à l'un de mes élèves!…»