[LES ANGLAISES DE MADAME ABLETTE]
—Si vous avez eu des ennuis avec vos femmes de chambre, chère madame Ablette, je crois qu'en revanche vos Anglaises vous ont donné satisfaction. On vous en a connu une, il y a deux ans, qui était tout à fait exquise: on l'appelait miss Lanlair, si je ne me trompe... est-elle en congé?
—Miss Lawler!... pauvre miss Lanlair!...—les enfants l'appelaient comme cela, en effet...—Ah! vous me rappelez à la fois d'excellents et de tristes souvenirs!... Mais non, je n'ai plus miss Lanlair, et je regrette bien qu'elle soit sortie de chez moi. Elle était bonne pour les enfants, intelligente, assez instruite même, et d'une excellente prononciation. Charles et Marie ont beaucoup appris avec elle; joignez à cela qu'elle avait-elle avait... à cette époque-là, du moins—une tenue exemplaire, ce qui, dans une maison comme il faut, est bien la chose la plus appréciable...
—Allons bon! quelque affaire de séduction encore, je parie?... Oh! ma pauvre madame Ablette!
—Il faut avouer que je n'ai pas précisément de chance. Il y a des maisons où l'on tient moins à la correction que chez moi, et qui sont plus favorisées sous ce rapport.
—Miss Lanlair était délicieusement jolie!...
—Mais figurez-vous que je n'ai jamais eu quoi que ce soit à reprocher à miss Lanlair; mes soupirs viennent des tribulations qui ont été la suite et la conséquence du départ de cette malheureuse fille... C'est toute une histoire; il faut que je vous la raconte.
»C'est miss Lanlair elle-même qui a voulu quitter la maison; et nous nous sommes séparées dans les meilleurs termes du monde; à telles enseignes que c'est moi, c'est moi, hélas! qui lui ai procuré une autre place de gouvernante. Je dis hélas! vous saurez tout à l'heure pourquoi. Ce n'était pas qu'elle se déplût chez nous, mais elle trouvait la maison trop modeste; elle voulait gagner davantage, et surtout, disait-elle, voyager, connaître du pays. Ces jeunes étrangères viennent en France avec l'idée d'apprendre quelque chose: c'est bien légitime.
»Je me mets donc en quatre pour découvrir à celle-ci ce qu'elle désirait. Elle ne connaissait absolument personne à Paris. Quant à nous, la plupart de nos relations sont composées de gens qui font peu d'embarras; trouver quelqu'un qui consente à payer cher et qui emmène la gouvernante des enfants en voyage, ça n'était pas si aisé. Pour satisfaire miss Lanlair, il nous fallait un monde tout à fait chic... Je m'avise d'en parler à mademoiselle Toussaud, l'institutrice française de ma fille, qui donne des leçons dans plusieurs grandes familles. Tout ce qui est arrivé par la suite est imputable en somme à mademoiselle Toussaud, qui, cependant, n'a péché que par innocence. Mademoiselle Toussaud est une maîtresse de français très capable, distinguée, une personne irréprochable, mais honnête à ce point qu'elle n'a pas la notion du mal. Mademoiselle Toussaud me dit:
«—Mais il y a précisément la princesse de... mettons de X..., car je ne peux pas vous donner son nom qui est trop connu, il y a la princesse de X... qui cherche en ce moment une Anglaise pour remplacer la sienne qui la quitte à la fin du mois. Des voyages, on en peut faire dans cette famille-là tant et plus qu'on en désire, car miss Hewlett, la gouvernante actuelle, en est harassée et ne veut plus entrer que dans une famille paisible...»